Stéphane Hessel, géographe au pied du Panthéon

Nous avions eu le privilège de recevoir Stéphane Hessel au café géo du Panthéon (Flower’s Café), le 7 décembre 1999. C’était pour discuter avec lui, l’ancien ambassadeur de France à l’Organisation des Nations unies, sur ce que le général De Gaulle avait appelé « le machin » : comment l’ONU formatait notre pensée du monde ?

Fidèle à son personnage (il a alors 82 ans), il avait commencé par se flatter de voir tant de jeunes gens s’intéresser alors à l’ONU tel qu’on allait la défendre. Car pour lui, l’ancien résistant qui avait connu la guerre, qui avait été arrêté par la Gestapo, l’ONU ne méritait pas le mépris qu’on lui donnait trop souvent. Elle était universaliste et cet universalisme-là, les Français devaient en être fiers depuis la Révolution.

Hessel avait raconté comment il était arrivé à l’ONU. Revenu du séjour des morts le 8 mai 1945 à la Gare du Nord à Paris, il se présente au concours du quai d’Orsay, choisit d’aller en Chine mais lors d’un passage à New York pour rejoindre son poste, il rencontre Henri Laugier, secrétaire général adjoint des Nations unies, qui a besoin d’un assistant pour promouvoir les droits de l’homme. Le Canadien John Humphrey se charge de réunir des rédacteurs pour rédiger une déclaration, conformément au traité de San Francisco. Eleanor Roosevelt préside la commission. A Paris, De Gaulle désigne René Cassin et Hessel coordonnera les relations. Hessel ne s’est jamais prétendu rédacteur de ce texte contrairement à ce que certains journalistes ont prétendu.

« Ce fut une période intense de ma vie, la plus ambitieuse, sans doute » avait alors expliqué Hessel. « Universelle » est un terme plus fort qu’ « international » et plus ambitieux pour désigner ce que la cinquantaine de membres alors donnait comme objectif à cette déclaration.  Stéphane Hessel rapporte que les Américains insistaient sur les droits politiques et civils alors que les Soviétiques mettent en avant les droits économiques et sociaux. Cassin travaille à un texte dont on ne sait, jusqu’au dernier jour, si le bloc communiste va l’approuver. Les pays arabes sont hostiles à une égalité hommes-femmes, l’Afrique du sud s’abstient le jour du vote le 10 décembre 1948 au palais de Chaillot à Paris. Sans voix contre, le texte est proclamé le jour-même.

De cet épisode, Hessel parle chaleureusement. On le titille sur l’orgueil français à avoir voulu « universaliser » sa Déclaration de 1789. Il répond qu’on ne se pose pas la question comme ça dans la brûlante après-guerre. Sautant sur les années, Hessel raconte qu’il souhaite fonder un club pour aider les pays de l’Est dans la difficile transition vers la démocratie. Ce qui allait devenir par la suite le Collegium international.

Stéphane Hessel, questionné sur son combat pour les sans-papiers de Saint-Bernard, répond que ce pénible épisode le conduit à toujours plus s’engager. Il exhorte les jeunes présents à ne jamais démissionner et se battre pour plus de justice.

Lorsqu’on lui demande s’il a aimé la géographie, d’emblée et avec malice, il explique que sa vie « n’a été que de la géographie« . De Berlin où il est né, de l’Europe et du monde qu’il a parcouru en tous sens, il tire l’idée que le monde unifié qui se prépare va « moins se battre« . Et que tous les combats comme celui de l’ONU ont apporté leur pierre à ce monde plus paisible. Il ajoute, plissant le regard plein de complicité avec une salle émue et l’écoutant dans un silence d’or : « N’abandonnez jamais la géographie » !

Un homme hors du commun, animé par une énergie débordante. Une leçon de vie qu’on n’est pas près d’oublier. A deux pas du Panthéon où de nombreux sympathisants souhaitent qu’il repose avec les grands hommes de la République.

 

 

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