Tarantino Unchained (« Django Unchained », Q. Tarantino)

Le Monde dans l’objectif voue une haine tenace, quoique discrète, à Tarantino. Ce fut d’ailleurs un coup de foudre, alimenté à tous les rendez-vous, en dépit de la conviction chaque fois renouvelée d’avoir touché le fond. Dégoût pour une branchitude de cour de récréation, où l’on sentirait presque le coup de coude complice du réalisateur à chaque réplique, à chaque mouvement de caméra. Coolitude atteignant des sommets de ça-le-fait-grave à l’aide dialogues censés faire mouche et de bandes originales calibrées pour envahir les soirées d’adolescents en mal de musique trop-une-tuerie. Le mécanisme, redoutable, relègue le spectateur dubitatif au rang de gros naze, pendant que les amateurs communient dans la jouissance auto-satisfaite d’avoir repéré la citation trop-énorme-laisse-tomber d’un vieux nanar tombé dans l’oubli jusqu’à cette soudaine élévation au rang de référence ultime. Prêt à endurer 2h40 de souffrances mais armé de la détermination du cinéphile consciencieux et amoureux de westerns avec ou sans spaghettis, on a vu Django Unchained.

Le fait est que Tarantino n’a pas changé en un film et que, malheur, on reconnaît bien sa patte – et son goût jamais démenti pour l’auto-caricature. On hésite à sortir de la salle dès la scène inaugurale, autocitation lourdingue de l’incipit de Jackie Brown, puis on regrette encore de ne pas être sorti quand le réalisateur se sent obligé de repeindre les murs en rouge à la première fusillade et de multiplier les effets de caméra. Idem pour la musique, omniprésente, assourdissante et manifestement chargée de masquer l’incapacité de donner autrement du rythme à certaines scènes.

Que reste-t-il ? Il reste un humour franchement décapant et, surtout, quelques nouveautés qui font tache dans la filmographie tarantinesque. Ça commence avec la communauté de regard instaurée avec le spectateur, à travers le personnage jubilatoire du Docteur Schultz, incarné par un Christoph Waltz évidemment impeccable. Sachant qu’il distribue ses films bien plus en Europe qu’aux États-Unis, Tarantino a l’intelligence d’intégrer à son scénario ce personnage européen jusqu’à la caricature, narrant des légendes germaniques au coin du feu et ne parvenant pas à masquer son dégoût devant la manière dont l’infâme Calvin Candie-Di Caprio traite ses esclaves. Ici, la violence n’est plus la bêtise gratuite de Reservoir Dogs, mais une volonté aussi louable que naïve de témoigner de ce que fut vraiment l’horreur de l’esclavage, où le malaise de personnages tiers tient lieu de discours cohérent sur ce qui est filmé.

Il reste l’intelligence d’avoir réalisé, sous couvert de revisiter le western spaghetti, un film sans concession sur l’esclavage. Alors que, dans Inglorious Basterds, l’adolescent attardé Quentin réinventait, pour le meilleur et surtout pour le pire, la Seconde Guerre mondiale en bande dessinée burlesque, voici le grand garçon Tarantino interrogeant la mauvaise conscience du Far West : pendant que la Civilisation avance vers le Pacifique et que les Indiens se font massacrer au nom du progrès, les Noirs continuent de servir de bêtes de somme et d’huile dans les rouages de la croissance de la moitié du pays. (lire la suite ici)

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