Carcéropolis: une autre manière de voir les prisons

Julien Villalard, du site Carceropolis.fr, a bien voulu répondre à nos questions. Ce site, évoqué dans un précédent article, mérite vraiment la visite. Il présente les prisons françaises de manière rigoureuse, documentée et distanciée. Cela ne rend que plus efficace le constat plutôt accablant pesant sur les prisons nationales et le sens, comme les fonctions, que nous leur attribuons.

Geographica: Comment est émergée l’idée du projet Carcéropolis? Qui en est à l’origine?
Julien Villalard: Lors des rencontres photographiques d’Arles, en juillet 2010, une exposition basée sur des extraits des rapports des contrôleurs du Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté (CGLPL), et illustrée par des photos des contrôleurs, montrait l’état déplorable des prisons françaises.
Souhaitant contribuer à faire davantage connaître cette vision, j’ai contacté Jean-Luc Delarue pour proposer au CGLPL d’adapter cette exposition à Internet, en faisant un module multimédia, afin de toucher un public plus large et plus diversifié. Si le CGLPL s’est montré intéressé par l’idée, en tant qu’organisme interministériel devant déjà « jongler » entre l’Administration Pénitentiaire, les surveillants, les détenus et les politiques, le fait de faire du bruit autour de cette exposition – qui avait déjà soulevé un certain nombre de remarques – ne leur plaisait pas trop. Mais ils m’ont encouragé à poursuivre…
L’idée était de faire un outil d’information sur les prisons, pour sortir des clichés trop souvent entendus. Ne pas prendre parti, rester indépendant, simplement montrer les différentes visions de ceux ayant fait un séjour en prison, qu’ils soient détenus, professionnels, journalistes, etc… Et aussi apporter des informations les plus objectives possibles pour « contextualiser » : chiffres, carte, explications sur le fonctionnement d’une prison, histoire…
Avec une petite équipe dé bénévoles, nous avons donc contacté un maximum d’associations du secteur, des photographes, des producteurs et réalisateurs de documentaires, des universitaires, etc… Seize mois plus tard, nous avons ouvert le site carceropolis.fr, en avril 2012. Le projet n’a bénéficié d’aucune subvention ni aide financière (excepté la nôtre, pour les frais d’hébergement du site, l’assurance, l’impression des flyers, etc…). Il se base uniquement sur le bénévolat de ses membres et la générosité des producteurs de contenu qui ont accepté de mettre gratuitement leurs travaux à disposition de carceropolis.fr.

Qui sont les animateurs actuels de ce projet?
Le site est animé par la même équipe qu’au départ : un noyau dur de cinq personnes, avec une dizaine de personnes ressources au cas par cas. Webmaster, chargé de communication, consultante marketing, avocat, anthropologue… Les profils sont variés, mais tous sont indépendants des associations militant sur ce thème, et aucun n’a un lien direct ou indirect avec la prison.
La mise à jour du site se fait en continue, avec chaque mois entre trois et cinq nouvelles ressources. Une nouvelle rubrique sur l’histoire pénitentiaire en France depuis 1600 a été ajoutée en novembre dernier.
Nous essayons aussi de présenter le site dans divers festivals, lors de colloques sur les prisons, et de faire des outils de promotion originaux.

Geo.: Le ton du site oscille entre constat et portrait-charge: est-ce votre forme de militance?
J.V.: L’association Carceropolis se veut indépendante et surtout assez neutre. Elle « donne à voir » et souhaite provoquer une réflexion sur le thème de la prison en donnant les clefs pour une pensée plus complexe. Cependant, nous montrons des œuvres d’auteurs qui s’expriment avec leur propre sensibilité, leur engagement et leur conviction. C’est pourquoi, si certains films sont très militants, et à charge, d’autres œuvres seront beaucoup plus neutres et informatives.
Nous voulons avec cet outil élargir le débat. Parler à des militants convaincus, dans un sens ou dans l’autre, ne change rien. La question centrale que nous posons ici est bien de savoir comment protéger notre société (ce qui est loin d’être subversif, avouons-le !), et donc est-ce que la prison est un outil efficace pour cela. La prison est souvent perçu comme le dogme de la répression pénale ; le grand public semble ne pas voir la chaîne dans son ensemble, et se positionne simplement en « pour ou contre la prison ». Nous souhaitons introduire plus de complexité et de globalité dans cette question, pour voir enfin les prisons pour ce qu’elles sont vraiment.

Geo.: Le graphisme du site est très poussé. Pourquoi avoir soigné cet aspect?
J.V. Cela rejoint la question ci-dessus. Notre cible est davantage le grand public que les militants associatifs. Or personne ne s’intéresse à cette problématique de prime abord. Nous avons eu, lors de l’ouverture du site en avril 2012, une couverture presse très étonnante pour un simple lancement de site web (voir ici la revue de presse), et donc un pic de fréquentation important durant un mois (ce « pic » est à nuancer étant donné la quarantaine d’articles de presse parus). Et puis, très vite, le nombre de visiteurs a diminué, et est désormais assez faible. On voit donc qu’il s’agit d’un sujet important, qui captive les médias, mais qui constitue un attrait très faible pour le grand public.
Il fallait donc un site très attractif par sa forme, pour que l’internaute soit intrigué et séduit par l’interface. La photographie ou la vidéo sont une bonne porte d’entrée pour le grand public, plus facile à aborder qu’un long texte sur les conditions de détention. En quelque sorte, « piéger » l’internaute par la forme pour qu’il s’intéresse ensuite au fond !
C’est l’agence LWA Design qui nous a proposé ce graphisme et ce logo. Nous avons tout de suite été partants. Notre seule limite a été de ne pas faire « arty » avec cet univers qui est tout sauf esthétique. Nous ne voyons rien de beau dans une prison, nous espérons simplement que ce ne soit pas toujours inefficace.

Merci pour vos réponses et bravo pour ce site!

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