Lieux de Funès : l’espace en délire

La France en mouvement, des années 1940 aux années 1970

Je n’ai jamais aimé Louis Germain David de Funès de Galarza, mort il y a trente ans. Et on m’a souvent dit que j’étais passé à côté d’un phénomène. Pensez ! 140 films pour imposer un personnage de Français moyen, impulsif, râleur, au franc-parler parfois dévastateur.

Alors j’ai interrogé mes amis qui ne sont pas géographes et leur ai demandé ce que sont, pour eux, les lieux de Funès.

Pour la plupart, c’est le Midi. La Côte d’Azur. « Nouvel eldorado des trentenaires des Trente glorieuses. Une méhari pilotée par des gendarmes donc, républicaine et une 2 CV par des soeurs complètement déjantées, catholique celle-là, les deux bagnoles se livrant à d’invraisemblables courses poursuites sur les routes ensoleillées d’une garrigue qui sent bon le romarin et le pin parasol. L’époque des panneaux indicateurs blancs, en ciment ». Que font-ils, sinon des gaffes commises par l’Astérix d’une troupe de gendarmes pas futés et paresseux, avec un adjudant Cruchot, figure du carriériste, et une vue planante de la hiérarchie ministérielle parisienne. Dans le Petit baigneur, la scène finale en rade de Toulon qu’on voit comme une société en pleine mutation rattrapée par le progrès. « Tous les ingrédients d’une France républicaine, traditionnelle et insouciante des années 1970 sont là. On rit, on pleure de rire, on rit de soi-même ».

Sur la côte, le port minuscule de Saint-Tropez, électrisé par la Bardot installée nouvellement à la Madrague, accueillie les défilés-parade de clôture. Le port de Saint-Tropez est vu d’avion, sur fond de musique militaro-comique et les défilés deviennent des séquences cultes du cinéma national.

Les films de Funès donnent à voir une France jacobine. Tout commence et finit à Paris. La Grande vadrouille, ce sont les routes de la France libre, notamment celles sinueuses de l’Aveyron où quelques citrouilles lâchées d’un camion mettent en déroute une patrouille nazie. Chez Rabbi Jacob, c’est la Normandie qu’on revoit au son d’un air si célèbre au début du film. Sur les routes plates et monotones du Bassin parisien, Louis de Funès s’abasourdit d’apprendre que son chauffeur est juif et non pas catholique « comme tout le monde ».

Saint-Vincent le Paluel (Dordogne) dans « Le tatoué »

Louis de Funès, c’est la géographie en mouvement. Grâce à la voiture, on fouille dans toute la France, comme le tour de France cycliste fait découvrir le moindre patelin. Mais au pied du Panthéon, la 2 CV d’Antoine Maréchal (Le Corniaud) n’en fait que le tour. L’antique Traction de Gabin dans Le tatoué nous conduit dans les méandres de la vallée de la Dordogne. Le Grand restaurant nous bluffe autant par les neiges de Val d’Isère que par le menu. Et la course poursuite sur le barrage de Tignes (photo ci-dessus) n’est bien sûr qu’un prétexte pour nous montrer, vue d’avion encore une fois, la beauté des ouvrages des Trente glorieuses.

De Funès explore l’Espagne aussi, dans La folie des grandeurs où les paysages époustouflants de la meseta espagnole sont l’étape obligée avant les dunes du désert. Chaque Français et chaque spectateur peut faire de la géographie avec les lieux de Funès. Une géographie sensible, une forme d’espace vécu à 100 à l’heure qui s’est terminé dans le mur de la crise pétrolière.

 

 

 

 

 

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