Guy Debord, l’insoumis radical

Guy Debord est-il à la mode? Est-il devenu fréquentable? Il était de bon ton, un temps, de considérer Debord comme « dépassé », « obscur », ou même « inutile et compliqué ». Quand on veut noyer son chien…

Guy Debord

La réalité est ailleurs et c’est ce qu’a tenté de démontrer Debord tout au long de sa carrière d’écrivain. Mais comment le classer? Nourri, ô combien, de culture marxiste mais en lutte dès le départ contre les errances du communisme historique, critique impitoyable des pays « socialistes » et de l’URSS, ses analyses historiques apparaissent comme d’une incroyable lucidité. Et ceux qui ont lu la Société du Spectacle, publié en 1967, y ont certainement décelé des accents prophétiques relatifs à l’époque de l’après-guerre froide.

Tout cela pour dire que Debord est d’une actualité brûlante et que la Société du spectacle, définie et stigmatisée dans les années 1960 est celle dans laquelle nous vivons à présent. Jusqu’au cauchemar parfois.

Il est vrai que son maître-ouvrage est difficile à lire, rédigé sous forme de courts chapitres-aphorismes, à la manière de La Rochefoucault. Du reste, si l’on voulait classer Debord, on pourrait sans doute plus facilement le mettre du côté des moralistes du Grand siècle, en raison de sa hauteur de vue, de son style et de son austérité parfois un peu agaçante il faut bien l’avouer, que des politiques au sens strict. Le mouvement situationniste a été une sorte de météore dans le ciel politique de l’après-guerre, qui a disparu une fois accompli ce que ses membres pensaient nécessaire. C’est aux antipodes de tous ces mouvements politiques soucieux d’assurer leur survie envers et contre tout, à l’instar, par exemple, du Parti Révolutionnaire Institutionnel mexicain. Cherchez l’oxymore…

Mais Guy Debord intéresse aussi les géographes, parce qu’il est un des très rares penseurs du XXe siècle à avoir intégré l’espace comme composante à part entière de son raisonnement, et non pas seulement comme une sorte de résidu anecdotique.

Les psychogéographies de Debord (ci-dessus, « The Naked City », par Guy Debord et Asger Jorn), ou ses « dérives urbaines », dans la mouvance de Fluxus, laissent deviner des pratiques urbaines très actuelles, faites d’improvisations colelctives, de promenades imprévues, de redécouvertes urbaines, et de réappropriation de la ville par ses « pratiquants ». Les géographes commencent à peine à explorer ses idées.

Un exemple de bande dessinée détournée

Debord critique également l’aménagement du territoire et la conception de la culture imaginée par les gouvernements de l’après-guerre. Beaucoup de ses concepts ou de ses analyses restent utilisables aujourd’hui. Mais si l’on observe les rapprochements entre les secteurs de ce qui est devenu l’industrie culturelle et l’industrie tout court, on ne peut qu’y retrouver la confirmation de ce que Debord avait alors prévu. Et les grands entrepreneurs ont lu Debord… à leur avantage.

Le legs de Debord est essentiel et sa pensée reste d’une extraordinaire acuité pour comprendre le monde actuel. Mais c’est une vision sombre. Sa lucidité est douloureuse mais nécessaire.

La Bibliothèque Nationale de France lui rend hommage jusqu’au 13 juillet, à l’occasion de l’acquisition de ses archives: « Guy Debord, un art de la guerre ». A ne pas manquer.

Pour en savoir plus: Figures de la ville et construction des savoirs. Architecture, urbanisme, géographie, sous la direction de Frédéric Pousin, CNRS éditions, 2005.

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