Haro sur les campagnes ! Une nouvelle charge de Jacques Lévy

Depardon, une certaine image de la France

Jacques Lévy est un géographe que beaucoup d’entre nous estiment. Cela n’empêche pas de se poser des questions sur son dernier livre au titre quelque peu étrange « Réinventer la France« . Une énième tabula rasa pour qui tenta la première en 1976 contre Le Lannou ?

Depuis des décennies, ce géographe né en ville et quelque peu iconoclaste dans sa méthode, n’aime pas le rural et le périrubain. Il dénonce ceux qui s’accrochent à une ruralité fantasmée. Dans un entretien à Libération ce week end, il n’y va pas par quatre chemins : « Préférer être propriétaire plutôt que locataire, c’est un choix. Avoir son jardin plutôt qu’un accès à un parc, c’est un choix. Prendre sa voiture et circuler dans un espace fait d’autoroutes et de ronds-points plutôt que prendre le bus, le tram ou le métro, faire le taxi pour ses enfants plutôt que les laisser explorer la rue, choisir ses voisins plutôt que devoir se frotter à une certaine altérité dès qu’on sort de chez soi, c’est un choix. Il n’est donc pas surprenant que, d’élection en élection, se vérifie la rencontre entre choix d’habiter et choix politique, et pas seulement en France mais dans tous les pays développés.« 

Tous ces arguments peuvent être retournés, les uns après les autres. Lévy, connaît-il le marché de l’immobilier pour savoir que certains ménages ne peuvent pas être locataires, avec l’envolée des loyers ? Que certaines villes de banlieue ou certains quartiers n’ont pas de parcs ? Que prendre le bus est très coûteux en temps et en fatigue ? Qu’on peut explorer la rue partout, qu’on ne choisit hélas pas ses voisins quand on achète une maison, il suffit de passer au commissariat et lire les mains courantes.

Plus loin, citant Davezies dont nous avons déjà parlé ici, Lévy plaide pour une reconnaissance de la capacité « productive » de l’Ile-de-France : 18% de la population, 29% des richesses. D’où sort ce chiffre ? Comment a-t-il été calculé ? Quand un Parisien va à Courchevel ou Saint-Tropez, comment a-t-on mesuré les aménités qui lui sont offertes au bout du voyage ? Comment a-t-on calculé le poids de la richesse d’une bouteille de bourgogne ou de champagne bue à Paris ? D’un fromage normand ? D’un avion emprunté à Roissy mais assemblé à Toulouse ? Etrange comptabilité 18-29…

Encore plus loin, Jacques Lévy s’aventure sur ce marronnier des géographes qu’est la justice spatiale. Mais qu’est-ce que la justice spatiale ? Une « maternité trop petite qui coûte cher » et qui « est dangereuse, faute de pratiquer assez d’accouchements » ? N’est-ce pas cavalier quand on sait qu’une femme a vu, au printemps dernier, son bébé décéder faute d’avoir pu atteindre une maternité à temps (qui eût, peut-être, été sans danger) ?

L’éternelle question du maillage administratif, la survie du canton et du département. On sait tout cela. Mais Jacques Lévy a-t-il eu un mandat de maire ? Sait-il de quoi il parle lorsqu’il cite les agriculteurs perfusés par l’Union européenne ? Du rôle qu’ils jouent dans la fabrique visuelle de la France qu’il a sous ses fenêtres du TGV qui l’emmène de Paris à Genève ? Comment cet agencement-là est-il évalué dans les 3% à quoi sembleraient se résumer ce demi-million de familles ? Quant au département, il est l’architecture de la République centralisée, du maillage social né de la redistribution ? Les gabegies régionales sont-elles si exemplaires pour pousser à leur abandonner toutes les activités régaliennes au prétexte que les régions auraient une assemblée ?

Le Mâconnais vu du TGV Paris-Genève. Comment calculer ce qu’il apporte ? Le nombre de clochers ? D’habitants ?

Le géographe ne serait-il pas le technocrate (« je sais ce qui est bon pour vous ?« ) qu’il dénonce lorsqu’il parle de disparité spatiale ? Pourquoi ne voir la ville que par ses données chiffrées ? Mettre de côté les avis favorables de ceux qui aiment les quartiers ? Qui, en très grande majorité, ne voudraient pas les quitter ? Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas écrit : beaucoup de banlieues sont difficiles et concentrent la misère, mais ce n’est pas la règle. Du qualitatif, s’il-vous-plaît !

Sa conclusion : « L’utopie raisonnable, ce serait, tout simplement, la rencontre et la mise en accord, dans un nouveau contrat géographique, entre un système politique et une société. Est-ce trop demander ? »  Jacques Lévy, manifestement, n’admet pas qu’un « système politique » et une « société » ont tous une histoire, que cette histoire est prégnante, trop prégnante. Cette utopie n’est absolument pas « raisonnable ».

_________________________

Si vous voulez pardonner à Jacques Lévy, c’est ici

1 770 vues

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :