Pourquoi les meilleurs polars du monde sont-ils suédois ?

La Suède, pays des lacs, des Sami et des Nobel, est un drôle d’endroit. Plus placide, paisible, pacifique qu’elle, on trouve peu dans le vaste monde. Et pourtant, des flics diabétiques comme un Kurt Wallander, personnage sensible et aimant cette Suède-là, fouillent les villes comme Ystad pour y dénicher des meurtriers xénophobes qui troublent ce paradis luthérien. L’auteur de polars, Hennig Mankell, a imaginé dans la « Provence suédoise » des villes glauques, gangrenées par la violence là où les Suédois entretiennent de jolis petits jardins à stroumpfs. Une énigme suffisamment angoissante pour attirer des Japonais, Coréens, Allemands, Anglais venus voir ces lieux qui ont inspiré leur inspecteur préféré. La ville d’Ystad qui glissait lentement vers la dépression s’est ressaisie et revit grâce à l’imagination de Mankell.

Cela pose aussi la question du succès des polars « suédois » aujourd’hui. Mankell a sa réponse (ci-dessous) mais elle ne me convainc pas.  Mankell, l’auteur aux quarante millions de livres, 65 printemps, n’habite pas Ystad, mais dans le Sud de la France et au Mozambique où il écrit et fait jouer du théâtre. Il a répondu à Valère Gogniat pour Le Temps sur cette question des lieux et du succès.

  • Le Temps: En mai 1989, vous dites avoir trouvé le nom de Kurt Wallander dans le bottin de téléphone. Pourquoi avoir choisi Ystad pour s’y faire dérouler ses enquêtes?
  • Henning Mankell: Il y a trois raisons. D’abord, il y a trente ans, ce qu’il se produisait habituellement dans des villes comme Stockholm (petite délinquance, criminalité) est arrivé dans les plus petites villes, comme Ystad. Ça a été un changement majeur dans notre société et je voulais en témoigner. Ensuite, Ystad fait partie de la Scanie, une région assez proche du continent européen. Elle est frontalière et possède ainsi une dynamique particulière. Beaucoup de gens différents se rencontrent dans cette région; il s’y passe des choses qui ne se passent pas ailleurs. Finalement, à cette époque, j’avais une ferme dans les environs d’Ystad; c’était un moyen d’utiliser le décor qui m’environnait.
  • – Pourquoi avoir choisi une ville réelle, alors que le héros était fictif?
  • – La fiction, ce n’est pas écrire ce qui s’est passé, mais ce qui aurait pu se passer. J’avais donc envie de baser l’histoire sur quelque chose de réaliste, dans une vraie ville, un vrai pays. Afin que le lecteur puisse plus facilement se plonger dans le récit.
  • – Que dit cette ville de la Suède? De la Scandinavie?
  • – Elle est comme toutes ces petites villes de Suède qui ont changé fondamentalement ces trente dernières années. Aujourd’hui, leurs habitants ne peuvent plus regarder les faits divers en se disant «ça ne se produirait pas chez nous». C’est un bon décor pour parler des problématiques sociales qui m’intéressent.
  • – Vous décrivez certains crimes vraiment atroces dans vos romans. Est-il réaliste de penser que de telles horreurs peuvent se produire dans une petite ville si tranquille?
  • – Je le répète: les choses ont changé. Aujourd’hui, je suis convaincu que tout peut arriver partout.
  • – Combien de temps avez-vous habité à Ystad?
  • – Beaucoup de temps! J’ai déménagé à Ystad en 1982 et j’ai eu cette ferme pendant trente ans.
  • – Comment se passaient les reconnaissances? Vous vous promeniez dans la région en quête de décors?
  • – Ça a toujours commencé avec l’histoire. Je trouvais exactement ce que je voulais raconter et, seulement après, je cherchais le bon endroit. Je voyage énormément pour le trouver. J’utilise beaucoup les paysages et le climat car ces deux éléments sont des parties importantes de mes romans: ils permettent d’ancrer l’histoire dans le réel.
  • – Mais les décors ne sont pas toujours conformes à la réalité…
  • – Mes romans ne sont pas des cartes! Je change librement certains éléments en fonction de mon récit.
  • – Avez-vous eu des contacts avec la police d’Ystad?
  • – Oui, beaucoup. Je pouvais toujours les appeler ou leur rendre visite pour demander des conseils. Encore aujourd’hui, nous sommes en très bons contacts.
  • – Aujourd’hui, quelle est votre relation avec cette ville?
  • – J’y retourne souvent, j’y ai de nombreux amis. J’y vais par exemple cet été pour y dire quelques mots dans le cadre d’un festival de jazz.
  • – Comment jugez-vous les changements qu’a subis la ville depuis l’apparition de Wallander? Peut-on dire que Wallander est devenu un produit touristique?
  • – Il y a énormément de touristes qui viennent à Ystad sur les traces de Wallander. D’Asie, d’Europe, d’Amérique, etc. Qu’ils viennent, c’est une très bonne chose. Ce que j’apprécierais moins, c’est qu’Ystad fasse n’importe quoi avec le nom de Wallander: des lunettes Wallander, des casquettes Wallander, des pizzas Wallander… J’ai fait un deal avec la Ville d’Ystad pour éviter ce genre de débordements. Aujourd’hui, on ne peut pas acheter tout ce genre de m… Vous êtes déjà allé à Graceland? [là où a vécu Elvis Presley] Je ne veux pas que ça devienne un tel parc d’attractions.
  • – Comment retrouver Wallander à Ystad?
  • – Il faut simplement se promener dans la ville. Je pense à Mariagatan – la rue de Marie –, qui est l’endroit où habite Kurt Wallander. Depuis là, marchez tranquillement jusqu’au commissariat, cela pourrait vous donner une bonne idée de ce que fait habituellement ­Wallander.
  • – Au-delà d’Ystad, peut-on dire que vous êtes un héritier de Sjöwall et Wahlöö ?
  • – Tous les écrivains travaillent dans une tradition. Maj Sjöwall et Per Wahlöö travaillaient dans la veine d’Ed McBain, et lui dans celle de Raymond Chandler, et ainsi de suite. Le roman policier est un genre qui remonte à très loin. D’une certaine manière, les drames grecs sont déjà des polars. Une pièce comme Médée – qui tue ses enfants par jalousie –, c’est une pièce qui évoque certaines contradictions d’une société. C’est que ce j’essaie de faire. Martin Beck [le commissaire des romans de Sjöwall et Wahlöö] et Wallander auraient pu être de bons amis.
  • – Vous dites dans une préface de «Roseanna» que Sjöwall et Wah­löö ont «voulu se servir des investigations policières comme d’un miroir de la société suédoise, avant d’y intégrer le reste du monde». Est-ce l’objectif que vous poursuivez?
  • – Oui. Je me rappelle toujours quand j’ai écrit cette préface: ça aurait pu être une préface de l’un des romans de Kurt Wallander. J’espère que les livres de Wallander auront toujours la même pertinence dans quarante ans.
  • – Pourquoi Wallander est-il mondialement connu alors que Martin Beck est resté assez méconnu du grand public?
  • – J’imagine que la littérature s’est beaucoup plus mondialisée ces vingt dernières années. Si ces romans avaient été écrits aujourd’hui, Martin Beck aurait certainement connu le même succès que Wallander.
  • – Comment expliquez-vous cet attrait pour les polars nordiques?
  • – Je ne sais pas. Je pense que c’est une simple coïncidence. Durant une grande partie du XXe siècle, la littérature en Europe était complètement concentrée sur les Français. Petit à petit, la littérature d’Amérique du Sud a débarqué. Aujourd’hui, c’est la Scandinavie. Demain…?
  • – Les émeutes à la fin mai à Stock­holm témoignent-elles d’une aggravation des problèmes de la société suédoise, que vous dénoncez?
  • – Absolument pas… Ce genre d’événements s’est déjà produit, simplement, les journalistes du monde entier n’avaient pas écrit là-dessus. Nous avons aussi nos problèmes. Ça a eu lieu hier et ça recommencera sûrement demain.

Ystad, la révolution par un auteur de polars…

On en est là. Ystad doit sa richesse à Wallander, mais Mankell a envoyé paître son personnage en lui infligeant la maladie d’Alzheimer. «Le récit sur Kurt Wallander s’arrête. Les années qu’il lui reste n’appartiennent qu’à lui», écrit-il à la fin de L’Homme inquiet, en guise d’épitaphe. Que va devenir Ystad ? Les films et séries sont toujours en tournage dans les studios de la ville. Mais la poule aux oeufs d’or ne risque-t-elle pas de trépasser ? Bien malin qui oserait savoir.

En attendant, le monde entier se gavera encore longtemps de Scandinavie. Sans que Hennig Mankell nous ait convaincus.

 

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  1. Pierre

    On assiste aussi à un emballement éditorial autour de l’exotisme des polars d’Europe du Nord et pas seulement suédois. Indridason est islandais, Staalesen et Nesbo sont norvégiens, mais derrière ces figures célèbres (à juste titre), il semble qu’il suffise désormais que le nom de l’auteur se termine par -sson ou -sen pour occuper les têtes de gondoles…

    Publié le 29 juillet 2013 à 10:44
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