La Côte des Basques, mon ardoise magique (J.-L.Tissier)

Les rochers de Biarritz

Si vous avez manqué la série D’où écrivez-vous de Libération cet été, voici de quoi vous régaler de l’ardoise magique du géographe Jean-Louis Tissier. La commande était celle-ci : C’est une forme d’indiscrétion doublée d’un grand respect. Demander à ceux qui commettent fictions ou essais, écrivains, philosophes ou chercheurs, «d’où ils écrivent». Le lieu bien sûr, les petits rituels d’auteur mais aussi l’histoire personnelle qui infuse jusqu’au bout de la plume. Une manière d’approcher l’alchimie de l’écriture qui, toujours, intrigue et subjugue. »

Voici la réponse du géographe : ici, un extrait

D’où écrit le géographe ? La première écriture est généralement une prise de notes sur son terrain de travail, in situ, du désert au cœur des métropoles. Le carnet est le témoin de ces passages. Les calepins de Paul Vidal de La Blache, type Moleskine, ou les cahiers de Jean Dresch (1909-1994), dont plus d’une centaine est accessible depuis peu sur le site de la bibliothèque de l’université Paris VIII, sont les boîtes noires de ces enquêtes. Les curieux pourront comparer ceux tenus par Jean Dresch en Afrique-Equatoriale française (AEF) lors de sa mission sur le travail forcé en 1946, avec Michel Leiris comme compagnon de piste qui lui aussi rend compte, dans Frêle Bruit (Gallimard, 1976), de l’attention particulière de Jean Dresch.

Mais cette première écriture est-elle vraiment l’écriture initiale ? Certains géographes férus de l’étymologie fondatrice de la géographie considèrent que la terre est écrite préalablement à la lecture qu’ils réalisent in situ : les agents naturels, eaux courantes ou figées des glaciers, vent, vagues inscrivent sur le sol leurs traces, mais ce sont les sociétés qui par leurs actes de défrichement, d’équipements (réseaux routiers, constructions de bâtiments de quartiers de villes ou de bidonvilles) marquent le sol de leur présence, discrète ou dense, de leurs styles, Google Earth ou le Géoportail de l’IGN permettent ces lectures. Georges Perec a lumineusement anticipé cette imagerie en analysant ces Espèces d’espaces (1) .

Praticien quotidien de Google Earth, l’auteur de ce papier a rendez-vous à chaque ouverture de ses Mac, domestique et portable, avec l’image de la falaise de la Côte des Basques à Biarritz. La représentation numérique offre à droite l’Atlantique et son ourlet d’écume, quel que soit le jour, au centre (la marée est basse) le ruban de sable rose pâle, que domine à gauche la falaise grise, au fond la Rhune, l’amer du Labourd.

Aujourd’hui, je peux substituer à l’écran numérique sa vérité terrain. Je lève les yeux et par la fenêtre… le réel s’anime, les vagues y déferlent vraiment, portant les surfeurs apprentis ou chevronnés vers le mur grisâtre des falaises… Celles-ci sont de marne… Elles livrent une bataille toujours perdue contre l’Océan qui repousse leur front de quelques décimètres chaque année. Ce recul n’est pas naturellement une défaite car il atteste que ces falaises sont vives et leur tranche rafraîchie par l’Océan ouvre au géologue averti un trésor de fossiles, ce sont les archives de la mer de la fin de l’éocène, bartonien nummulitique. Mais ce recul est foncièrement une catastrophe annoncée pour les propriétaires qui ont élu domicile sur le revers de ces falaises dont la retraite est programmée. De marne et pourquoi pas de marbre ?

Comme celles du récit symbolique de Ernst Jünger Sur les falaises de marbre (2) , qui paraît-il irritèrent le Führer. Marmoréennes, elles seraient une garantie solide pour le patrimoine bâti. Mais dans le récit de Jünger le danger ne vient pas de l’Océan mais de l’arrière, l’hinterland pour parler allemand. Du continent qui porte les invasions, et ici aujourd’hui les infiltrations, celles des eaux douces qui minent au niveau des lits d’argile la falaise de marne. Irrésistiblement elle glisse («foire» disent parfois les géologues) dans l’Océan qui la digère de son appétit insatiable. Le Führer, dans sa prescience, avait ordonné d’armer la falaise de béton, on est en 1942 (l’année de la traduction en français des Falaises de marbre), ainsi des blockhaus y ont été creusés qui regardent de profil l’horizon, ils étaient là pour guetter d’éventuels surfeurs sur acier. Ils sont venus quinze ans plus tard, pacifiques sur des planches balsamiques, fredonnant le murmure de l’Atlantique.

La plage de la Côte des Basques jusqu’ici avait peu de lettres de noblesse. Victor Hugo touriste attentif dans son Voyage aux Pyrénées avait envisagé le développement futur du site biarrot mais, plus poète que promoteur, ce grand travailleur de la mer avait retenu au port des Pêcheurs la chanson d’une femme basque :«Gastibelza, l’homme à la carabine…» Le jeune Vladimir Nabokov distingue Biarritz dans Autres Rivages (chapitre VII) mais ses parents ont élu résidence vers la Grande Plage et, lui, fait des châteaux de sable avec une pré-Lolita (à l’époque dite «Belle») nommée Colette. Raymond Roussel cloîtré dans sa villa Bégonia écrit la Vue, perçue dans la petite boule de verre enchâssée dans son porte-plume. Paul Morand fut un nageur émérite mais mondain, ce n’est pas la Côte des Basques qui l’a attiré. Tout récemment Jean-Christophe Bailly, dans le Dépaysement (le Seuil, 2011), regarde vers le nord, évoque le surf.

D’où écrivez-vous ? Sur la plage ou plutôt sur l’estran. Ce beau mot qui désigne la bande du littoral comprise entre la basse mer et la haute mer… Le reflux y laisse selon le coefficient de la marée (qui met en relation la taille de l’estran avec le mouvement des astres) une page plage. Celle de la Côte des Basques connaît cet effet ardoise magique à l’ombre de la marne grise.

Le promeneur de l’estran y retrouve inscrite, selon les saisons, une courte histoire naturelle : plus tourmentée en hiver par les tempêtes du golfe de Gascogne, avec quelques épaves en guise de ratures, plus sereine en été. Vers le haut de l’estran, au pied de la falaise des galets, frères océaniques de ceux célébrés par Francis Ponge : grès de la Rhune, quartzites des massifs centraux pyrénéens, l’Océan travaille à façon, avec le temps géologique pour lui, ce que le continent lui cède de matériaux. Mêlés à ces produits labélisés «nature» quelques artefacts, des boules qui ont été flotteurs de filets, des bouts de cordages verts et des galets d’un deuxième type : constitués de briques, déblais de murs qui ont été ruminés par la houle littorale. Le promeneur, parfois accompagné de son chien, y laisse ses pas, paraphe momentané d’un Robinson matinal…

 

(la suite ici)

(1) Georges Perec, «Espèces d’espaces», Galilée, 1974. (2) Ernst Jünger, «Sur les falaises de marbre», Gallimard, 1979.

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