La NSA et son temple secret de Bluffdale

Pour ceux qui ont connu l’Union soviétique et ses villes secrètes, ses rampes de lancement de fusées cachées, le dévoilement des lieux secrets de la surveillance américaine – dont le grand public connaît l’ampleur depuis peu – a quelque chose de surréaliste.

A Bluffdale (Utah), à 40 km au sud de Salt Lake City va être inauguré un big data center à l’automne 2013. Un gigantesque centre d’interception des communications américaines, probablement « le plus grand du monde » pour Ph. Bernard (Le Monde) avec des précautions comme les photographies strictement interdites. Surface de plancher disponible : 100 000 mètres carrés. Coût : 1,5 milliard d’euros.

On a peu de références pour expliquer ce que sera Bluffdale. Pour James Bamford, journaliste à Wired, cité par Ph. Bernard : « un volume de données équivalent à… plusieurs siècles de l’actuel trafic mondial d’Internet. Bluffdale, ce sera non seulement  » le disque dur de la NSA, mais aussi son « cloud » et son entrepôt ».

Le dispositif de protection est maximal. L’entretien (c’est-à-dire le refroidissement de l’eau et l’énergie) nécessite une usine traitant plus de 6 millions de litres d’eau par jour et un apport de 65 mégawatts.

La géographie de Bluffdale est celle des Rocheuses, à proximité d’un terrain d’aviation à Camp Williams. Le pays mormon a été choisi pour son isolement, les aménités naturelles (eau…) et le respect qu’ont les fidèles de cette secte conservatrice. En principe, les données stockées viendront des collectes satellitales de la NSA et bien d’autres sources pour être à la disposition des agences anti-terroristes et autres services politiques et économiques.
Mais pour comprendre, cette localisation mormonne, Ph. Bernard ajoute :  « L’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours [désignation officielle de la secte des Mormons] envoie systématiquement ses adeptes en mission aux quatre coins du monde, au point que l’Utah possède la plus haute densité de polyglottes des Etats-Unis. Un atout décisif lorsqu’il s’agit de décrypter les communications du monde entier. » Ajoutons l’activisme de quelques sénateurs, comme Orrin Hatch.

Les journalistes ont obtenu peu d’informations sur les données stockées, mais Edward Snowden en a fourni d’mportantes et précieuses au début de l’année 2013. Les abonnées au téléphone américains savent qu’ils sont surveillés, mais aussi bien d’autres pays. Le tout représenterait des volumes exprimés en yottabits (un Yb équivaut à 1 000 années du trafic mondial sur Internet prévu en 2015, ou à 500 milliards de milliards de pages de textes). Les données sont connectées pour relier un achat ici à un appel là, etc. Une surveillance parfaite.

Facebook et Twitter sont dans l’œil des surveillants pour suivre l’opinion, les mouvements de révolte, par exemple. Tout cela est possible par les capacités exceptionnelles des ordinateurs à décrypter les mots de passe, les codes financiers et militaires et passer ainsi dans ce qu’on appelle aujourd’hui « le Web profond ».
Ph. Bernard décrit bien : « Bluffdale devrait bénéficier évidemment des machines dernier cri nées de la compétition que Chinois, Japonais et Américains se livrent en matière de rapidité des ordinateurs. La capacité du XT5 américain, surnommé  » Jaguar  » a été récemment portée à 2,33 petaflops, soit 2,33 millions de milliards de calculs par seconde. Quant au Cray XC 30 développé au sein du programme  » Cascade  » du Pentagone, il vise l’exaflop (un milliard de milliards d’opérations par seconde) ».

Et l’avenir ?  « Pour l’avenir, ses concepteurs se disent confiants : modulables, les gigantesques bâtiments ont été conçus pour permettre des agrandissements successifs. Et cette vallée de l’Utah offre, comme les superordinateurs, un espace proche de l’infini ». Nous voilà prévenus.

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Source : Le Monde 28 août 2013

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