Le Mali prêt au redémarrage?

Le Mali a élu un nouveau président, dans un contexte très troublé. Mais il va sans dire que la tâche de ce président sera plus qu’ardue. Si le danger pseudo-islamiste reste présent, reste aussi la question touarègue. Les implications territoriales de ces problèmes demeurent extrêmement importantes et complexes.

Cela soulève plusieurs questions qui peuvent sembler saugrenues mais qu’il me semble important, malgré tout, de relever.

La première renvoie à une certaine norme politique qui inspire les analyses dans le monde entier. En effet, notre époque semble dominée par les démocraties parlementaires, et il semble aussi évident que légitime de voir ce type de régime comme l’horizon indépassable de notre temps. Mais toutes ces conceptions politiques, le vocabulaire même employé, renvoient avant tout à des réalités forgées en Europe, pour des Européens.

Cet ethnocentrisme intellectuel est devenu si naturel que nul ne songe plus à le remettre en cause. Pourtant, c’est une évidence, il y a autant de catégories du politique qu’il y a de populations différetes dans le monde. Les catégories englobantes rassurent parce qu’elles donnent ‘impression de comprendre des situations lointaines. Mais c’est souvent illusoire…

On peut objecter qu’il faut bien des catégories « universelles » pour classer et analyser ces faits. Certes, mais une certaine forme de réductionnisme est toujours possible. Les philosophes européens font cela sans cesse en faisant entrer dans leurs catégories des phénomènes qui n’y appartiennent absolument pas.

Ainsi donc, les pays d’Afrique suivent bien entendu une logique propre, mais qui a été profondément modelée par l’épisode colonial. Cela nous conduit à la deuxième question, celle de la légitimité et de la pertinence des frontières héritées de la colonisation.

Tout le monde sait que c’est une boîte de Pandore. L’Organisation de l’Union Africaine a beau jeu de proclamer l’intangibilité des frontières, la réalité est tout autre.

Comment oublier que la plupart des frontières africaines, sinon toutes, procèdent de découpages aussi aberrants qu’arbitraires? Les légitimer a posteriori ne résout rien, c’est simplement un statu quo qui donne l’illusion d’avoir arrêté l’histoire.

Le cas du Mali est exemplaire: la césure nord-sud est patente, et elle resurgit régulièrement. La géographie se penche en permanence sur le problème des frontières, puisque c’est un élément spatial majeur de notre temps. Mais il y a frontière et frontière. Le discours colonialiste insistait sur la « pacification » des territoires conquis. Mais la conquête a engendré des problèmes pour des décennies, voire des siècles, en raison des rivalités et des conflits engendrés par ces découpages.

Cela renvoie finalement à une dernière considération: les spécificités des peuples africains ont été gommées, voire détruites, par l’épisode colonial. Il suffit pour s’en convaincre de lire Amadou Empaté Ba; la destruction des élites africaines traditionnelles et le nivellement culturel qui s’en est suivi fait froid dans le dos.

Les Européens, comme toujours avec un beau cynisme, ont écrit cette histoire eux-mêmes, ce qui est le meilleur moyen de ne pas être contredits. La world history actuelle, qui est une « histoire » (un mot forgé par un Grec il y a fort longtemps) écrite par des non-Européens, fait pièce à ce cynisme en s’emparant des armes intellectuelles de l’ancien adversaire. Mais c’est un peu une victoire à la Pyrrhus, car prendre ses armes à son adversaire pour mieux le combattre, n’y a-t-il pas là le danger d’une aliénation suprême?

Bonne chance au nouveau « président » du Mali Amadou Toumani Touré!

 

 

 

 

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