Manning, Snowden, Assange : affront à la géopolitique ?

 

Jürgen Habermas, une haute autorité morale

Les passe-frontières que sont Manning, Snowden, Assange, fils du net reformatent à leur manière la géopolitique du monde, avec des technologies mal connues des militaires et des surveillants du monde. Ils ridiculisent les pouvoirs en place qui croyaient faire leur sale besogne dans notre dos. Et maintenant, ils sont des héros que les pays non-alignés s’arrachent à la barbe d’un pays qui se croit encore « le plus puissant du monde« . Il n’y a qu’Obama et des Etatsuniens, sûrs de leur bon droit, qui les traînent (Manning) ou voudraient les traîner devant les tribunaux.

Il est bon de lire Jürgen Habermas, philosophe allemand reconnu comme une haute autorité intellectuelle pour remettre les pendules à l’heure. Nicolas Weill l’a interrogé pour Le Temps du 14 août 2013

Les révélations d’Edward Snowden sur les activités de la NSA, le procès Manning et, plus généralement, le niveau atteint par la surveillance de la société civile depuis le 11-Septembre, vous paraissent-ils témoigner d’une menace pesant sur la démocratie ? 
Il nous faut d’abord situer l’affaire Snowden dans son contexte américain d’origine : après le 11 septembre 2001, George W. Bush a instrumentalisé, jusqu’à le manipuler, le traumatisme bien compréhensible de la population. Il a empoisonné la culture politique de son pays en hystérisant la vie publique. De cette façon, il s’est procuré une majorité politique non pas seulement pour mener sa guerre contre l’Irak, une guerre contraire au droit international, mais aussi pour investir l’exécutif de pleins pouvoirs, contraires à la Constitution américaine.

En vertu de ce Patriot Act, les services secrets échappent à tout contrôle. Le problème n’est pas seulement, ici, le volume important de données que la NSA collecte partout et brasse à elle seule, à un niveau inconcevable. L’exemple de Lavabit, le service de messagerie chiffrée qui avait été lancé au Texas, le montre. Cette entreprise vient de décider de cesser son activité en guise de protestation contre le gouvernement, car elle ne pouvait plus garantir à ses clients la protection de leur sphère privée. En effet, le FBI, la NSA et d’autres agences étatiques ont obtenu d’y accéder, sous la contrainte, par voie de justice, alors que la protection de cette sphère privée est inscrite dans la Constitution.

Les très récentes entrevues secrètes du président Obama avec les patrons de Google, Facebook, Yahoo et Microsoft montrent que la puissance des services secrets américains face aux entreprises d’Internet n’est pas seulement un problème américain, mais nous concerne tous. Internet ne connaît aucune frontière nationale.

Des personnes comme Manning, Snowden ou Julian Assange représentent-elles à vos yeux un danger pour la sécurité nationale de leurs pays ? Sont-ils des  » traîtres « , ou au contraire des  » lanceurs d’alerte  » toujours plus nécessaires ? 
Peut-être faudrait-il considérer Assange à part. Mais tous les démocrates doivent avoir du respect à l’égard de personnes comme Manning et Snowden, pour leur courage civique exemplaire.
Pensez-vous que nous assistons à une sorte de retournement, avec la proposition du président Obama d’amender le Patriot Act. Cela indique-t-il, selon vous, que les limites de ce que peut supporter la démocratie sont atteintes ? 
Nous avons tous placé de grands espoirs en Obama. Entre-temps, il a cédé sur de nombreuses questions sensibles sur le plan normatif. Maintenant, on peut seulement espérer qu’en tant que juriste, et en tant que patriote américain respectueux de la Constitution, il n’échoue pas. Les peuples européens doivent aussi faire pression sur leurs propres gouvernements, afin qu’ils ne subordonnent pas les droits de leurs citoyens aux besoins sécuritaires contraires aux lois d’une nation amie.

Je ne voudrais pas qu’il y ait ici malentendu : l’antiaméricanisme existe bien, particulièrement en Allemagne, et de longue date, toujours allié aux préjugés et courants politiques les plus répugnants. Mais le respect des droits fondamentaux élémentaires est à la base de l’amitié entre les Etats-Unis et l’Europe.

Avec ces révélations, et les progrès en Europe du populisme, sommes-nous parvenus à un moment historique où la culture démocratique se trouve particulièrement en danger et remise en cause ? Comment renverser cette tendance ? Quel rôle l’Union européenne doit-elle jouer pour cela ? 
En Europe, la démocratie est également mise en danger d’une façon particulièrement dramatique sur un autre versant, avant tout dans la zone euro, secouée par la crise. Avec l’agenda politique que l’Allemagne impose à ses partenaires, nous ne viendrons pas à bout de la crise bancaire, de la crise des dettes étatiques et de la crise économique. Les déséquilibres économiques entre les Etats membres s’aggraveront toujours plus si nous n’élaborons pas une politique fiscale, économique et sociale commune.

Si cela se fait dans le dos des citoyens, sur le mode technocratique, la démocratie, qui jusqu’à présent ne fonctionne que dans le cadre de l’Etat-nation, sera complètement évidée. Dans cette situation, les élections européennes qui auront lieu dans un an vont déclencher une vague de populisme de droite. Ce scénario ne pourrait être empêché qu’à travers une alliance des partis proeuropéens, et un accord entre eux sur un changement politique, avec pour objectif un noyau dur européen fonctionnant sur le mode de l’intégration démocratique. Mais il ne reste que peu de temps pour y parvenir.

Traduit de l’allemand par Frédéric Joly

 

 

 

 

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