« Urbanité/s Urbanity/ies », un film du géographe Jacques Lévy

Il pourrait être absurde de vouloir par l’écrit faire parler des images qui, précisément, ont voulu se soustraire au langage écrit, ou faire mieux, ou différemment. Mais ce film produit par un chercheur universitaire qui n’est pas un documentaire ni une fiction est un hybride suffisamment intéressant pour en présenter quelques traits au lecteur qui ne l’aurait pas vu ou ne pourrait pas le voir.

Mais est-ce un « film » comme il est écrit sur la quatrième de couverture de la jaquette ?  Ou plutôt une leçon, une digression, une divagation, une promenade et bien encore d’autres expériences d’images sonorisées sur un écran pendant une petite heure ?

Pour prendre une tournure de style qui confine au tic dans le phrasé de Jacques Lévy, on commencera ainsi : Si l’on définit un film par des images organisées en séquences étroitement liées à un mouvement (kinè), alors Urbanité/s est bien un film marqué par un rythme prégnant comme au fil de l’eau, avec un texte (assez doctoral et très écrit) en surimposition. Les mots coulent et filent comme le train dans un environnement sonore de piano, violon et instruments à vent selon un mode parfois déroutant. Le rythme est tenu par le dialogue entre les « villes invisibles » d’Italo Calvino, abondamment citées, en version originale, pour fixer les malentendus entre le langage et la ville, imposant donc un autre medium tissant les « fils » entre les différents acteurs de la ville.

Urbanité/s est construit comme une leçon, certes plus débridée que le trio infernal de l’académisme universitaire français, mais calée sur neuf chapitres, dûment signalés comme dans un livre dont les titres parfois sibyllins (« A rien ni personne« , « Soudain, l’espace public« …) ouvrent sur de longs travellings ou des séances de diapositives défilant comme les paysages de la fenêtre d’un train. Quelques accélérés, split-screens, effets mosaïques nous ramènent vers les canons du cinéma ou de la vidéo. Ils n’enlèvent rien à ce qui apparaît comme une paisible démonstration aboutissant à la finale « révolution urbaine » d’Henri Lefebvre.

Le propos du film est dense, l’écriture du texte lu, voire déclamé même lentement, sans retours en arrière possibles comme dans un livre, imposent une bonne débauche d’énergie pour croiser les citations calviniennes et les idées de Jacques Lévy. Pour lui, la ville « pur artefact » est aussi bien le lieu du malheur partagé (images de Manille) qu’un bien commun collectif (images de villes chinoises contemporaines). Comment démonter la « machine » qu’est la ville ? Depuis le CBD de Buenos Aires, le microscope comme le téléscope sont nécessaires sans que s’impose une échelle idéale. Le tout l’emporte souvent sur les parties. Le surplomb serait un regard d’ingénieur qui, au zénith, perd souvent la notion d’échelle.

Jacques Lévy s’interroge sur ce que la ville porte d’utopique en tirant le fil de la pelote des rues de Zobeide, ses rues tournant sur elles-même, s’avérant être chez Calvino une ville du désir, dont les fondations ne dévoilent pas la vision, la forme et la structure se refermant sur elles-même (1). Oui, la ville est bien un produit des mathématiques, une reproduction, comme l’affirme Lévy, de ce qu’on appelle l’environnement naturel. La co-présence y est en rivalité avec la mobilité et les télécommunications.

Guyiang, China

Avec des accents pauliniens surprenants, le chapitre 4 « La force des liens faibles » insiste sur la prééminence de la virtualité, l’habitabilité considérable de la ville, la sérendipité qui en fait une réalité immatérielle, malgré les engagements des corps dans l’espace et, sans doute, parce que les silhouettes murales du Che, de Saddam Hussein et d’autres donnent à voir comment les combinaisons sont infinies. La caméra qui s’attarde longuement dans les parcs chinois, rappelant l’étonnant People’s Park de Chengdu (2), filme enfants, familles et vieux dans des jeux individuels et collectifs. Lévy rappelle le rôle essentiel de ces commutateurs et explique que l’inter-connexion conduit à la co-spatialité. Pour lui, les métropoles « produisent » énormément par habitant. Une pierre dans son argumentation fétiche contre le « rural ».

La question de l’espace public mériterait débat et nuances tant elle est immense pour être traitée en quelques minutes. De Berlin à Bénarès, Dhaka, puis Dubaï et sa population étrangère, Urbanité/s montre à merveille cette opposition cruciale entre privé et public, les types de transports qui s’y rattachent, comment la « publicité » (au sens de caractère public) s’oppose fondamentalement à la privatisation.

Si Lévy semble regretter que les villes se ressemblent de plus en plus avec de nombreux marqueurs communs, notamment dans le commerce (remarque très incomplète, soit dit en passant, car une apparence ne dit rien d’un usage, la preuve ici par Ikea), il se console en constatant que ce qui rapproche les villes, c’est la volonté de se distinguer les unes des autres. « La ville se réinvente pour produire de la valeur« .

Les ennemis de l’urbanité ouverte lui donne l’occasion de faire allusion à Penthésilée de Calvino, photos de Mostar et ses crimes contre l’urbanité, les murs en Palestine, Chandigarh et Niemeyer qu’on a beaucoup critiqué ici, Johannesbourg, Thames Town à Shanghai – caricature d’un décor de fiction spatio-temporelle -, Rio, Lima, La Paz et leurs bidonvilles. On n’en finirait pas.

Quelle ville voulons-nous, s’interroge Lévy en opposant les villes de l’Europe et l’Asie aux villes de l’Amérique du Nord et de l’Afrique, les premières cherchant l’unité, les secondes refusant dans leur brutalité l’altérité ? Tout en reconnaissant que l’Europe se périurbanise au moment où l’Amérique redécouvre l’urbanité des centres… D’où la révolution urbaine, une révolution à part entière. Car « il n’y a rien d’humain dans une ville sinon notre propre humanité » (Perec).

Le film de Jacques Lévy est une belle audace et, au final, une très belle réussite sur ce qu’est l’urbain aujourd’hui. Le film nous pousse à revoir notre propre expérience de l’urbain. La surreprésentation de la Chine dans le film tient au fait que la décennie 2000 a été celle au cours de laquelle la densité des villes chinoises s’est accrue de manière exponentielle – on n’a pas de mots pour qualifier ce qui s’est passé là-bas, qui n’a pas fini de marquer l’histoire chinoise et l’histoire du monde, lorsqu’éclatera la bulle immobilière.

ll est grand temps que les géographes deviennent des cinéastes et que se multiplient, à l’instar du remarquable festival Geocinéma de Bordeaux, les occasions de faire de la géographie avec des images filmiques.

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Pour en savoir plus :

(1) Entendez-vous dans les campagnes lucaniennes (Mazzei, 50′, 2010, extrait

(2) People’s Park de Libbie D. Cohn & J.P. Sniadecki


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