Les Africains dans les mailles du filet de l’esclavage

A la vie, à la mort

Le journaliste Léonard Vincent qui a publié «Les Érythréens» (éd. Rivages, 2012) a envoyé à Libération (29 octobre 2013) un texte montrant ce que vivent les Érythréens aujourd’hui : « On a rien à perdre quand on a 17 ans en Érythrée« .

Dans un texte poignant, il décrit ce qui se passe dans la tête des migrants qu’il appelle des « évadés » car l’Érythrée est une effroyable dictature qui ne donne la paix à aucun de ses citoyens. Il raconte comment il faut réunir l’argent. Puis, il a ces lignes terribles qui évoquent les pires atrocités de l’esclavage tel que l’Afrique le connaît depuis l’Antiquité :

Il faut ensuite, en petits groupes, échapper aux gardes-frontières qui tirent à vue, aux mines, à l’épuisante marche à travers les djebels du Soudan ou l’ancienne ligne de front avec l’Éthiopie. Certains parviennent jusqu’aux baraquements du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Là, il faut attendre plusieurs années, à manger du riz pour chiens et se rabougrir d’ennui, dans l’espoir d’obtenir un lit et un permis de séjour dans le grand nord suédois ou une banlieue américaine.

Mais depuis quelques années, avant d’avoir pu frapper à la porte de l’ONU, de nombreux évadés se font kidnapper par des soldats érythréens ou soudanais. Ces derniers les revendent aux contrebandiers bédouins qui trafiquent de tout, de la corne de l’Afrique au Yémen. Pour ces bandes, les femmes et les enfants sont des prises de choix : on peut en tirer un prix élevé et ils sont plus faciles à terroriser. Menottés, brutalisés, entassés dans des camions, on les conduit dans des villas perdues dans les sables du Sinaï, qui servent de centres de torture.

Le long de la frontière israélienne, les mafias locales organisent en toute impunité un très lucratif business de l’effroi. Le mécanisme est simple. Dans les caves, on donne un téléphone portable aux prisonniers. Ils peuvent appeler leurs familles, leurs amis, n’importe qui. Pendant qu’ils téléphonent, on les bat à coups de matraque ou de fil électrique. On fond des sacs plastiques sur leurs dos. La rançon demandée pour chaque otage varie entre 20 000 et 40 000 dollars. Si l’argent est trouvé, on relâche les détenus dans les banlieues du Caire. S’il ne l’est pas, on abandonne les cadavres au bord des routes, pieds et poing liés. Si, au Soudan, on échappe aux bandits et que l’on refuse de s’embourber dans la bureaucratie, on échoue dans les bidonvilles de Khartoum, au sein de l’importante diaspora érythréenne. Discrètement, on trouve un emploi subalterne. Les précieux dollars mis de côté servent alors à s’entasser dans les convois de 4 x 4 qui foncent clandestinement vers le nord, à travers le Sahara. Ceux qui craquent en chemin sont abandonnés dans le désert. Il n’est pas rare que l’on trouve des cadavres desséchés d’Africains sur les pistes autour de Koufra.

Les survivants d’une évasion

Les survivants s’entassent dans les arrière-cours de Tripoli ou Misrata, à la merci des miliciens qui se défoulent sur ceux qu’ils voient comme des potentiels «mercenaires de Kadhafi». Ou de la bourgeoisie libyenne, qui trouve dans ces Noirs craintifs une main-d’œuvre bon marché. Les plus turbulents sont jetés en prison, en attendant de pouvoir payer à leurs geôliers le prix de leur liberté. D’autres se massent à la frontière tunisienne, avec l’espoir un peu fou d’être mieux traités. Les bateaux de fortune qui les conduiront peut-être en Europe sont alors le seul choix pour ceux qui n’ont pas baissé les bras.

Et il conclut :

Tout au long de leur route, de l’Érythrée à la Sicile, ils sont saignés, battus, rançonnés, par des militaires, des mafieux, des hommes d’affaires. Les fortunes collectées circulent via les opérateurs de transfert d’argent, vers des intermédiaires souvent hauts placés. Les évadés servent ainsi de «gagneurs» à nombre de crapules officielles. Cette marchandise désespérée, sans amis, prête à tout pour fuir le martyre enduré au pays, fait la fortune de ses propres bourreaux. C’est pourquoi on peut être légitimement écœuré en apprenant qu’une centaine de survivants du naufrage du 3 octobre ont été empêchés d’assister à la cérémonie d’hommage aux morts de la traversée. Et que l’un des invités de marque de cette commémoration officielle était, cynisme suprême, l’ambassadeur d’Érythrée en Italie. Pour les évadés, le cauchemar n’était donc pas terminé.

Merci à Léonard Vincent et à Libé pour ces témoignages

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Geographica avait déjà publié sur l’Erythrée ici.

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