Spécial Festival de géographie de Saint-Dié: l’Europe, les Jésuites et la Chine

(Ci-dessus: une carte exécutée par Matteo Ricci)

Un épisode à la fois fameux et mal connu des relations entre l’Europe et la Chine est représenté par l’arrivée et la présence des Jésuites en Chine. Fameux, parce qu’il montre l’attrait de l’Europe moderne pour ce pays-continent. Mal connu parce que rangé au rayon des souvenirs anciens, dans un temps censé être révolu.

En réalité, comme en bien d’autres endroits, et l’on peut en particulier penser aux missions jésuites du Canada ou d’Amérique du sud, les Jésuites ont fait œuvre d’ethnologue bien avant la lettre. Et si leur but était l’évangélisation, leur méthode passait par ce que l’on dénomme une certaine inculturation, c’est à dire la volonté d’assimiler les cultures inconnues en leur préservant leur dignité et leur complexité. Cette démarche s’inscrit dans une perspective théologique et non pas scientifique, cependant, elle montre un effort de décentrement fort rare à l’époque. L’Europe était déchirée par les guerres de religion et le fanatisme qui s’ensuivait.

En Chine, dès leur arrivée en 1582, les Jésuites comprirent très vite qu’ils devaient d’abord comprendre la culture chinoise pour pouvoir y transmettre le message chrétien. Et les premiers jésuites arrivés en Chine, parmi lesquels le plus célèbre est sans doute Matteo Ricci, s’intéressèrent de très près à la langue chinoise et à toutes les subtilités de cette civilisation plurimillénaire. Ils entreprirent un travail sur la langue chinoise de premier ordre, avec la publication de dictionnaires remarquables. L’adaptation passe aussi par le vêtement, l’attitude, la langue… les pères jésuites changent donc leurs habitudes pour comprendre les coutumes locales.

Matteo Ricci, SJ, et Xu Guangqi in China illustrata d’Athanasius Kircher, (Amsterdam, 1667). Ricci (1552–1610), l’un des premiers Jésuites en Chine, est connu pour être le fondateur de la mission chinoise.
Xu Guangqi (1562–1633), converti au christianisme, était très influent. Membre de la bureaucratie de la dynastie Ming de Shanghai, il devint grand secrétaire impérial.

En Europe, la Compagnie de Jésus rassemblait déjà des savants. Ils eurent l’occasion de le prouver devant les empereurs à plusieurs reprises, notamment en prédisant des éclipses et autres phénomènes célestes avec une précision remarquable, ce qui ne manqua pas d’impressionner leurs homologues chinois. Mais la stratégie de conversion des Jésuites engendre aussi méfiance et malentendus. La traduction de concepts européens se heurtent aux différences des langues et à leur contexte d’expression…

La querelles des rites, entre le Vatican et les Jésuites, qui éclata au XVIIIe siècle et finit par faire disparaître l’Ordre, révèle toute l’ampleur du problème du décentrement culturel: en effet, les Jésuites, pour diffuser le christianisme en Chine, avaient adapté les rites à la réalité chinoise. Cet effort de transposition fut pris comme prétexte par l’Église pour attaquer l’Ordre. D’aucuns considèrent que c’était à cause de la trop grande puissance des Jésuites que le pape réagit ainsi. Le bref Dominus ac Redemptor en 1773 proclame la fin des missions en Chine.

Ce fut la fin, en tout cas, d’une aventure humaine et intellectuelle comme il en arrive peu dans l’histoire de l’humanité, empreinte de respect et de curiosité et non de mépris et de violence, même s’il y eut des périodes de persécutions.

Cela arrivera plus tard, avec le colonialisme européen du XIXe siècle, qui profitera, comme on sait, de l’affaiblissement de l’Empire pour imposer un nouvel ordre diplomatique et économique dont la Chine sort aujourd’hui, après bien des humiliations.

 

 

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