Les barbares de retour à Kaboul

Scène de barbarie en Afghanistan (février 2011). Source : Paris-Match

Voici douze ans que les talibans ont été chassés de Kaboul. On aurait pu croire que le retour en arrière n’était pas possible. Voici que le gouvernement d’Hamid Karzaï envisage de rétablir la lapidation pour punir de l’adultère. Un projet, d’après l’ONG Human Rights Watch, du nouveau Code pénal rétablissant la peine de mort par lapidation pour « certains crimes contre la moralité » sur des lieux publics. Si l’un des partenaires n’est pas marié, le châtiment pourra consister en 100 coups de fouet.

Déjà les avocats occidentaux s’indignent auprès de leurs collègues afghans et, notamment Rohullah Qarizada, pour se dire consternés et demander qu’on suspende les liens entre les barreaux de Paris et de Kaboul. Le calendrier qui annonce le départ de 75 000 soldats de l’OTAN d’ici fin 2014, a t-il joué ? La nervosité dans la capitale est telle qu’une embuscade qui a coûté la vie à six employés afghans d’Acted (Agence -française- d’aide technique et au développement, présidée un temps par notre amie géographe Sonia Jedidi) dans la province de Faryab. Hélas, un attentat de plus dans une longue liste qui a coûté la mort à 1400 personnes dans les 6 premiers mois de 2013.

L’échec de la pacification est dans les champs d’opium

Plus grave est l’échec de la pacification dans ce pays dont le géographe Pierre Gentelle avait prévu qu’elle ne se ferait pas par les Occidentaux. Durant dix ans, les Occidentaux ont investi dans des cultures de substitution du pavot. Aujourd’hui, ce sont près de 300 000 hectares qui ont donné une récolte record en 2013 de plus de  5500 tonnes d’opium. L’économie des talibans vit de cela.

Et quand l’OTAN se retirera, le journaliste Jacques-Hubert Rodier (Les Echos, 28 novembre 2013) prévoit que la guérilla reprendra. Hamid Karzaï n’a toujours pas signé d’accord avec les Etats-Unis qui prévoirait un maintien de troupes américaines en cas d’aggravation de la situation. En échange « d’aide », pour Susan Rice, la conseillère d’Obama.

Décidément, la grande nation américaine est si mauvaise en géopolitique qu’on ne désespère pas, quarante ans après le Viêtnam, qu’un jour, elle puisse comprendre que les armes n’ont jamais suffi pour pacifier un pays.

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Pour compléter ce que l’Afghanistan d’aujourd’hui peut nous dire de la vie des gens, le film Wajma, une fiancée afghane, de Barmak Akram est sur les écrans. Un film bouleversant et courageux dénonçant l’archaïsme des « traditions » en Afghanistan (voir la bande-annonce).  Voici ce qu’écrit Franck Nouchi du Monde (27 nov. 2013) sur ce film.

« D’emblée, la surprise de se retrouver en plein Kaboul, comme si la capitale afghane était une ville comme les autres, avec ses échoppes, ses embouteillages, ses taxis, ses habitants. Surprise plus grande encore de découvrir Wajma et Mustafa, deux jeunes amoureux comme il en existe dans la plupart des grandes villes du monde. Lui, d’origine iranienne, habillé à l’occidentale, avec de petites lunettes qui lui donnent un vague air d’étudiant (en réalité, il est serveur dans un restaurant). Elle, charmante et timide, étudiante en droit, vivant encore chez ses parents. La mère est en adoration devant sa fille ; le père, loin de Kaboul, travaille à déminer des zones de guerre.

« Une guerre qui est loin des préoccupations des personnages de ce film poignant et courageux réalisé par Barmak Akram. Diplômé de la Fémis, des Beaux-Arts et des Arts déco, il est l’auteur de textes de chansons interprétées par M (Mathieu Chedid) ou encore Susheela Raman, de nombreux films documentaires et d’un premier long-métrage, L’Enfant de Kaboul (2009), écrit en collaboration avec Jean-Claude Carrière.

« Wajma et Mustafa s’aiment et rien ne semble pouvoir entraver leur passion naissante. Naviguant savamment entre tradition et modernité, ils semblent résignés à attendre le mariage pour pouvoir faire l’amour. Sauf qu’un soir, Mustafa est pris d’un violent désir…

« A cet instant, ce qui aurait pu être un conte moral afghan bascule dans le tragique. Apprenant que sa fille est enceinte, le père de Wajma revient à la maison. On découvre en Mustafa un homme d’une insigne lâcheté. L’archaïsme des traditions refait violemment surface. On comprend alors que le propos d’Akram n’est pas tant de raconter une histoire d’amour que de décrire les traitements discriminatoires dont sont victimes les femmes en Afghanistan.

« Dans ce pays ambivalent, dont on sent à quel point il aspire à la modernité, environ 500 femmes s’immolent chaque année, seul moyen souvent pour elles d’échapper aux pesanteurs et à la violence d’une société incapable de leur reconnaître le droit d’aimer quand elles le souhaitent.

« Il neige sur Kaboul. Au loin, de magnifiques montagnes encerclent la ville, donnant l’impression de vouloir l’enfermer, lui imposer des traditions que les téléphones portables et les ordinateurs ne tarderont pas, peut-être, à faire voler en éclats. Honneur familial sali, vie maudite à jamais, empreinte des archaïsmes les plus fondamentaux, la colère du père de Wajma semble sans limites. Et pourtant, à voir la résistance sourde qui commence à se mettre en place dans la maison, on se prend à espérer qu’un jour Wajma réussisse à sortir de cet enfer. Lorsque le père de celle-ci se risque à solliciter une consultation juridique au procureur de Kaboul, le diagnostic tombe :  » L’esprit arriéré de notre société peut provoquer la mort sociale de votre fille. Emmenez-la loin d’ici. « 

 


 

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