Inde : le vase qui déborde ?

C’est une énième version locale de l’angoissante question de Malthus : l’Inde qui va rattraper la Chine par la démographie et qui ne s’arrêtera sans doute pas avant d’avoir atteint 1,6 milliard d’habitants dans le futur proche va-t-elle tenir le coup ? On serait tenté de dire : de deux choses l’une, ou elle parvient à nourrir correctement ses jeunes et leur fournir du travail, ou bien elle croule sous le nombre et s’enfonce dans le chaos. Mais on ne fera pas ces scénarios grossiers car il est probable que les inégalités s’accroîtront, les riches s’en sortiront, la grande masse des pauvres vivra aux limites de la misère. De temps à autre, ici ou là, éclateront des révoltes devant une gestion locale calamiteuse, une catastrophe climatique ou une thrombose sociale. La question est plutôt : les politiques pourront-ils tenir longtemps les rênes d’un pays où un pouvoir fort à la chinoise est inconcevable ?

Car parler de « dividende démographique« , avec cette masse de jeunes à naître, c’est mettre la charrue avant les boeufs. L’Inde fera office de monde plein à côté d’une Chine  en train de se rapetisser par le vieillissement.  Mais avant d’avoir des actifs, elle aura des enfants. Des dizaines de millions d’enfants qu’il faut former avant de toucher ce « bonus démographique » en passe de se réaliser puisque la classe d’âge la plus nombreuse va être bientôt celle des 15-25 ans. Encore faut-il qu’elle soit éduquée et que le pays attire les emplois.  Pour l’instant, ce n’est pas gagné. La preuve : le « Panorama économique » du ministère des Finances s’interroge :« Le dividende démographique pourrait-il se transformer en malédiction démographique comme certains le pensent ? »

Patrick de Jacquelot* a enquêté sur les enfants des rues, par centaines de milliers, vivant d’expédients et soumis à toutes sortes de trafics. Même les ONG qui pourvoient à un repas par jour sont débordées, incapables de leur donner une éducation un peu suivie qui les sortirait de la misère. En miroir, le journaliste raconte sa visite chez Infosys, à Mysore (Karnataka) où quelques milliers de happy fews inventent l’Inde de demain.

Le noeud que ne voient pas assez les enquêteurs est le système familial et la question des castes. L’Inde tient par ce corset juridique qui façonne la pyramide et les traditions tenant lieu de boussole. Mais qu’en sera-t-il si une nouvelle société émerge des nouvelles technologies qui ne manquent pas de redéfinir les liens sociaux ? Les systèmes familiaux sont très dissemblables en Inde et l’éducation n’est pas la même selon qu’on est dans un monde chrétien, musulman ou bouddhiste. Moins des deux tiers de Indiens de plus de quinze ans savent lire et écrire… Et encore ! Moins de la moitié des enfants de dix ans comprennent un texte correspondant au niveau d’un enfant de sept ans.

Pour Jacquelot, la formation professionnelle est aussi médiocre, les métiers techniques et manuels mal considérés. L’apprentissage est une solution pour pallier au manque de petites mains dans les métiers domestiques. Mais tout est à faire et pas dans des petites proportions…

Et si on parvient à arriver sur le marché du travail un peu formé, les jeunes découvrent qe dans les secteurs qu’ils convoitent, le travail est rare. « Il s’agit tout simplement de« trouver un million de nouveaux emplois chaque mois pendant les dix années à venir… », précise Rajat Kathuria, directeur général du think tank économique Icrier, cité par Jaffrelot. Toutes les tares du pays apparaissent : la paralysie bureaucratique, la médiocrité des infrastructures, l’absence de femmes au travail qui pourraient changer bien des données et des manières de voir. Selon l’IDH 2013, 29 % seulement des Indiennes de plus de 15 ans travaillent, contre 67,7 % en Chine*. Une particularité liée à la vision traditionnelle du rôle des femmes dans la société, selon Jaffrelot.

L’image d’un puzzle où il faut faire coller toutes les pièces, pour reprendre l’expression de Rajat Kathuria, est sans doute la meilleure pour expliquer la situation de l’Inde actuellement.  Sentiment similaire chez Shashi Tharoor, cité par Jaffrelot : « Nous allons avoir la plus grande force de travail de la planète. Cela nous procurera un immense avantage, mais si et seulement si nous l’éduquons et la formons comme il convient. » « Si nous réussissons, poursuit le ministre, ce sera une grande chance pour l’Inde. »Mais, « si nous échouons, le danger est colossal : quand on a une vaste population de jeunes hommes frustrés et sans emploi, cela peut déboucher sur une situation violente ». Concrétiser le dividende démographique, « ce n’est donc pas seulement un enjeu social et économique, c’est même une question de sécurité nationale ».

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* Les Echos, 4 décembre 2013

 

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