Mon vrai pays, c’est la page blanche (Christian Bobin)

La Saône-et-Loire, alentour du Creusot

Quel est le territoire des écrivains ? François Busnel a posé la question à Christian Bobin, né en 1951 au Creusot. Il est l’auteur d’ouvrages dont les titres s’éclairent les uns les autres comme les fragments d’un seul puzzle. Entre autres: Une petite robe de fête (Gallimard, 1991), L’Enchantement simple (Lettres Vives, 1986), Eloge du rien, Le Très-Bas, L’Inespérée, La Plus que vive (Gallimard, 1996), Autoportrait au radiateur (Gallimard, 1997).  Ci-dessous, un extrait d’entretien pour France Inter et paru dans Lire (février 2013)

 

La Bourgogne, où vous habitez, semble fonctionner de plus en plus comme un refuge pour vous… Le lieu du bonheur parfait ?

C’est mon berceau et c’est la base d’envol de tous mes songes.

Faites-vous partie de ces écrivains qui se sentent attachés géographiquement à un territoire, qui ont besoin d’être sédentaires pour écrire? De quel ordre est votre attachement?

Je ne crois pas me tenir dans la cage d’un territoire. Je pourrais dire que, dans un sens, j’écris tout le temps. J’ai comme une hémorragie d’écriture tout le temps. Je ne prends pas de notes. Ou alors de façon très exceptionnelle : je vais noter une phrase qui me vient, une chose vue de façon très simple, très réduite, puis, si elle doit vivre plus tard dans un livre, elle vivra, prendra de l’ampleur. Mais je regarde tout, tout le temps, toujours. Je vis, c’est vrai, dans une campagne tout à côté du Creusot. Mais mon vrai pays, c’est la page blanche.

Comment écrivez-vous?

Je vais faire un léger détour pour vous répondre. Je pense que l’écriture est un travail de guérison. Elle a à voir avec quelque chose qui relève de la guérison. Pas uniquement ma propre guérison mais une guérison de la vie. De la vie souffrante. De la vie mise à mal par les conditions modernes. Etrangement, pour guérir il faut d’abord rendre malade. Rendre malade d’émotions, rendre malade de beauté, vous voyez ? Mon travail, si j’en ai un, est de transmettre une émotion qui m’est venue. De faire en sorte que cette émotion soit contagieuse. Je suis donc toujours dans une sorte d' »attention flottante », comme disent les psychanalystes, c’est-à-dire une attention légère et soutenue aux choses, aux gens. Et puis quand quelque chose d’exceptionnel arrive, je le recueille.

Quel est ce « quelque chose d’exceptionnel »?

L’exceptionnel ? C’est l’ordinaire. C’est un visage. C’est une marguerite dans un pré. C’est une parole inouïe entendue quelque part.

Dans votre précédent livre vous écrivez : « Chaque jour a son poison et pour qui sait voir, son antidote. » Quel est l’antidote au poison des jours ordinaires et comment apprendre à le voir ? Car là est le vrai problème : comment reconnaître le miracle lorsqu’il arrive.

Quand le miracle arrive, vous le savez. Si vous me demandez quels sont les vrais trésors aujourd’hui, à l’heure qu’il est, à cette époque de ma vie, je répondrais : la patience et l’humeur bonne. Oui : une bonne humeur. J’ai entendu, il n’y a pas longtemps, un plâtrier siffler, mais – comment dire…? – il avait mille rossignols dans sa poitrine, il était dans une pièce vide, il enlevait un vieux papier peint, il était seul depuis des heures à cette tâche et il sifflait. Et cette image m’a réjoui et j’ai eu comme l’intuition que cette humeur-là rinçait la vie, la lavait, comme si cette gaieté de l’artisan réveillait jusqu’à la dernière et la plus lointaine étoile dans le ciel. Ça, vous voyez, ce sont des riens, des moins que rien, des micro-événements, des choses minuscules, mais ce sont ces événements qui fracturent la vie, qui la rouvrent, qui l’aident à respirer à nouveau. Lorsque de tels événements adviennent, croyez-moi, vous le savez. Vous le savez parce qu’une sorte de gaieté vous vient. C’est sans valeur marchande, la gaieté, sans raison, sans explication ! Mais c’est comme si, tout d’un coup, la vie elle-même passait à votre fenêtre avec une couronne de lumière un peu de travers sur la tête.

Dans L’Homme-Joie, vous écrivez dès les premières pages que « l’art de vivre consiste à garder intact le sentiment de la vie et à ne jamais déserter le point d’émerveillement et de sidération qui seul permet à l’âme de voir ». Pour y parvenir ne faut-il pas d’abord trouver quelque part la force de tourner le dos aux grandes injonctions du monde moderne, c’est-à-dire à ces verbes que vous énumérez si bien : « acheter, envier, triompher, écraser l’autre… »?

Il s’agit juste de faire un pas de côté, mais ce pas de côté fait que vous arrivez au paradis. Un paradis qui se trouve non pas ailleurs et demain mais ici et maintenant. Je vais dire une banalité mais le monde est d’une puissance terrible et mortifère. Chaque jour, chacun de nous l’éprouve. Après tout, nous ne sommes pas obligés d’obéir. Après tout, nous pouvons tout d’un coup nous réveiller. La vie est une chose extrêmement fragile et hors de prix. C’est un diamant. En venant vous voir, ici, à Paris, j’ai vu des gens couchés sur les trottoirs. Un peu plus loin, j’ai ouvert un livre que je venais d’acheter et je me suis surpris à le lire. Il faisait très froid dehors mais la lecture m’a offert une sorte de cabane, de protection. Ce n’est rien, n’est-ce pas, des phrases dans un livre, ou un plâtrier qui siffle un air de quatre sous ? Ce n’est rien. Mais si les planètes suivent leur cours et si la Terre est toujours sous nos pieds, c’est grâce à des riens comme cela.
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/livre/christian-bobin-nous-ne-sommes-pas-obliges-d-obeir_1219139.html#sJWz3y0fvspjEDkD.99

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