Petit tableau enchanté d’un monde contaminé

Nul ne sait si un pèlerinage au Japon, à Fukushima, pourrait rendre la raison aux apprentis sorciers du nucléaire en Europe qui nous assurent que rien ne peut arriver et que tout a été prévu en cas d’accident. Cette caste de polytechniciens qui pantoufle grassement dans les nids d’EDF et du CEA aurait fait un peu de sciences sociales et même de géophysique – pas de la physique, mais bien de la géophysique – se rendrait compte qu’ils ont installé la majorité de nos centrales sur des zones sismiques. Et si l’Alsace- en première ligne selon les géologues – et l’Allemagne demain subissent le sort de Fukushima aujourd’hui, y aura-t-il un tribunal pénal international pour reprendre leurs argumentaires et les condamner pour irresponsabilité ? Et à quelles peines ?

Car il faut suivre activement ce qui se passe actuellement à Fukushima où la population – 160 000 personnes, soit l’équivalent des villes comme Toulon ou Grenoble -, avec courage, dignité mais aussi colère, affronte une situation que lui ont légué d’obscurs technocrates tokyoïtes. Imaginez* une ville de 6000 habitants à 40 km de la centrale vivant dans un cercle découpé à une heure de la centrale de Fukushima-Daiichi, avec trois zones en fonction de la radioactivité.

Il faut d’abord décontaminer l’espace alentour des maisons, gratter les toits, le sol et gérer les boues issues des eaux d’évacuation. Plus loin, des milliers de sacs d’une tonne le long des routes contiennent de la terre contaminée, enlevée par des ouvriers protégés par des masques et combinaisons qui enlèvent les cinq des 10 centimètres de terre chargés en becquerels. Arvea et Veolia testent des machines qui trient la terre en fonction de sa contamination, avec d’autres entreprises américaines et japonaises, qui vont tenter de régler l’immense problème du volume des déchts : entre 28 et 55 millions de mètres de cubes stockés depuis le début des opérations qu’il faudra conserver une trentaine d’années. Créer des espaces du type terrains de foot par centaines (dans une région très dense) où dans les périmètres les plus contaminés et abandonnés, l’herbe perce déjà le bitume des routes.

Sur le site même de Fukushima-Daiichi, les anciennes installations de sport sont devenus des check-points pour entrer sur le site. On y travaille pour le chantier d’abattage des arbres, de dépôt de la couche de terre à remplacer par du bitume et, surtout, gérer l’eau contaminée, surveiller les fuites. Toshiba a mis en place un système de décontamination de l’eau au césium mais on ne sait toujours pas quoi faire de cette eau décontaminée. La rejeter dans le Pacifique ? Les pêcheurs y sont opposés.

Le démantèlement de la centrale qui va demander 40 ans pourrait être assuré en partie par la France. Mais les précédents appels d’offre n’ont rien donné pour Areva et Veolia sur ce chantier, ce qui n’est pas gagné.

Maurizio Patriciello, auteur de « Vangelo dalla Terra dei fuochi », reçoit le président de la République d’Italie

Naples et la Campanie empoisonnées

En Europe, les bandits s’en donnent à coeur joie en Italie, Etat faible bien connu des mafias qui s’emparent des déchets toxiques dont personne ne veut. Pour quoi en faire ? Les enfouir, comme ces 10 millions de tonnes *, enterrées illégalement en Campanie où se trouve le « triangle des poisons« . Vingt-deux ans que la Camorra napolitaine oeuvre en toute impunité, malgré les efforts des populations locales pour dénoncer les scandales. Un prêtre, Maurizio Patriciello, qui n’a pas sa langue dans sa poche, comme François à Rome, auteur d’un  « Vangelo dalla Terra dei fuochi » (« L’Evangile de la terre des feux ») lutte contre l’« écomafia » et c’est lui qui a levé le couvercle de cette omerta de vingt ans, non loin du Vésuve.

« L’Espresso » du 21 novembre 2013 avait fait sa Une avec un titre qui se voulait une alerte : « Bevi Napoli e poi muori » (« Bois l’eau de Naples et meurs »). Mais a mis en colère le maire de Naples, Luigi De Magistris, ancien magistrat de 46 ans – élu il y a deux ans et demi sur les listes du mouvement Italie des valeurs du juge Di Pietro – qui a réclamé par la voie judiciaire 1 milliard d’euros de dommages et intérêts au magazine qui se prévaut d’avoir diffusé une enquête américaine sur la sécurité des troupes basées autour de Naples, concluant à de l’eau contaminée au plomb, nickel, naphtalène, dioxine et uranium dans un tiers des foyers contrôlés et dans les nappes.  Le maire n’a pas aimé. Et se bat pour restaurer l’image de sa ville.

Il s’insurge contre le Nord qui a envoyé les déchets dont on assurait qu’ils étaient traités selon les règles de l’art. Patatras ! Carmine Schiavone, comorriste du clan des Casalesi, repenti célèbre, a expliqué comment les maires des 106 communes de la région de Naples ont avalisé l’enfouissement de ces déchets toxiques. Ce qu’on savait depuis le roman de Roberto Saviano, « Gomorra » (2006). Il a fallu l’arrestation le 10 décembre 2013 e Cipriano Chianese, avocat de 62 ans affilié au Casalesi pour espérer avoir des précisions de celui qui est connu comme le « cerveau » du trafic. Il a dirigé la décharge Resit de Giugliano considéré comme une « bombe écologique » (341 000 tonnes de déchets toxiques venant en partie de l’Acna di Cengio, entreprise chimique du Piémont.

Décharge toxique en Campanie

Les association environnementales comme Legambiente ont compté 443 entreprises, essentiellement du nord de l’Italie, qui ont exporté leurs déchets dans la région. 82 enquêtes, 1 800 plaintes… Car l’augmentation des tumeurs cancéreuses touchant la population locale donne lieu à toutes les supputations. Le ministère de la Santé se refuse à faire le lien, mais l’explosion de cancers du foie et du côlon (jusqu’à 300% depuis 2008) à Frattaminore, Acerra ou Giugliano ne fait pas de doute.

Le nouveau gouvernement d’Enrico Letta a créé un délit,, le 3 décembre 2013, de « combustion illicite des déchets » à l’usage des préfets, le ministre de l’environnement s’occupant d’assainir les terrains contaminés. On a utiliser des minidrones pour surveiller les décharges et chantiers. Car c’est toute l’industrie agroalimentaire régionale qui est menacée, notamment la mozarella « di bufala » et les fruits des vergers.

La gauche veut lutter contre ce qu’on appelle ici le « Fukushima italien » : « La région de Naples est devenue la première décharge industrielle illégale d’Europe. Nous sommes devenus le réceptacle des déchets toxiques d’entreprises italiennes, mais aussi allemandes et suisses », s’insurge le professeur Antonio Marfella *, qui reste sceptique sur l’impact concret du décret Letta. On craint que la mafia ne s’incruste dans les appels d’offre pour l’assainissement des terrains…

En une: décontamination du site de Fukushima

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* Source : Les Echos, 20 décembre 2013

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