Jacques Lévy à propos des municipales

Aubagne, perdue par la gauche

Dans Libération (9 avril 2014), le géographe Jacques Lévy (EPFL) commente les élections municipales (Les électeurs ne respectent plus rien). Nous sélectionnons deux paragraphes qui intéresseront particulièrement les géographes.

Tout bastion tombera. Le Parti communiste perd Villejuif, Bobigny, Aubagne ; le PS Limoges, Nevers et Pau. Décidément, les électeurs ne respectent plus rien. C’est comme si, désormais, on avait le droit de voter pour qui on veut, ce qui serait bien sûr un peu excessif. Une électrice communiste de Bobigny expliquait que son objectif aurait été que son parti gouverne la ville au moins pendant cent ans. Une des caractéristiques des vies politiques démocratiques est que les partis y changent rarement de nom et que les mécanismes de reproduction des personnels politiques sont efficaces. Le SPD allemand a beaucoup évolué depuis Engels, qui exerça sur lui une influence dans les années 1880, mais il serait faux de ne pas voir certaines continuités entre les deux moments malgré une révolution, deux guerres mondiales, quatre régimes et une division du pays en deux parties étanches. Un militant socialiste de Limoges se lamentait de la liquidation de l’héritage de la Résistance tandis qu’un autre, de droite, se félicitait que la ville fût enfin «libérée». Il a raison : libérée de l’idée que le politique échapperait à l’Histoire.

L’urbanité compte, de plus en plus. C’est dans ce contexte aussi qu’il faut situer les succès du FN. Ce parti est un révélateur de la tendance à une nouvelle relation entre voter et habiter. Le vote d’extrême droite a, une fois encore, dessiné une carte de France de l’urbanité. Le périurbain (où le FN avait rarement la ressource militante pour présenter des listes) lui a donné de bons résultats, tandis que les centres-ville lui résistent, et d’autant mieux que l’agglomération est grande et que la mixité sociale y est assumée. Paris intra-muros tout entier présente une masse compacte de rejet. Inversement, les anciens bassins miniers ou industriels à faible diversité des fonctions et l’espace méditerranéen, où la «fuite urbaine» de la classe moyenne a vidé les centres, sont des lieux favorables pour le Front. Le rapport gauche-droite active aussi le rapport centre-périphérie. Traditionnellement, c’est plutôt par «secteurs angulaires» (l’Ouest à droite, l’Est à gauche) que se distribuaient les votes. Dans l’ambiance actuelle, défavorable à la gauche, celle-ci se défend mieux au centre et subit des pertes bien plus nettes en périphérie. Cela correspond au fait que la gauche des villes dialogue bien avec les espaces à forte urbanité, où la coproduction de biens publics (comme l’espace public ou la mobilité) tend, dans les attentes, à l’emporter sur la distribution de biens privés (revenus, services à la personne). La gauche a, en revanche, un problème grave, plus encore que la droite, avec les demandes des couches populaires lorsque celles-ci voient l’État, dans une unité insécable, comme centre de dépenses illimitées et entité géopolitique porteuse d’identité. Et si on reconstruisait plutôt la gauche nationale sur la base de la gauche locale qui marche ?

 

 

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