On vole la terre aux Sénégalais et aux Indiens

L’agrobusiness attaque les Sénégalais en les privant de terre cultivables au motif qu’il faut du biocarburant pour lutter contre le réchauffement climatique. Il faut peser ses mots et dire la vérité en face : est-ce moral de produire des agrocarburants quand un pays manque de nourriture pour sa population ?

C’est pourtant ce que la directive européenne de 2009 produit comme effet pervers : 10% d’énergie renouvelable dans le transport d’ici 2020. Non seulement cela ne diminue pas les gaz à effet de serre, mais surtout, cela encourage l’accaparement des terres au profit de firmes européenne. L’ONG Action Aid a recensé pas moins de 6 millions d’hectares conquis en Afrique pour produire des agrocarburants en moins de 5 ans

Fatou Mbaye, d’Action Aid Sénégal, vient en France lancer une campagne européenne pour dénoncer ces spoliations : «Dans notre pays, on est passé de 168 000 hectares happés par des multinationales de l’agrobusiness en 2008 à plus de 844 000 aujourd’hui», énumère-t-elle. Soit presque le quart des 3,8 millions d’hectares de terres cultivables du Sénégal. Une captation obtenue avec la bénédiction de l’État : «Au Sénégal, les firmes ne peuvent pas acheter des terres sans passer par une joint-venture locale.» Un deal souvent factice. «Les montages sont obscurs, sans aucune transparence», rappelle un expert (1)

Des consortiums italiens, des investisseurs sénégalais et Agro Bioéthanol (société écran enregistrée à New York) veulent produire de la patate douce pour du bioéthanol. A Fanaye, au nord du Sénégal, la résistance s’est mise en place en 2010, des manifs ont été réprimées en 2011 (deux morts). Le projet est relocalisé entre les deux tours de la présidentielle dans une… réserve naturelle labellisée à Ndiaël, à 30 km au  nord, là des semi-nomades élèvent des ovins et bovins par milliers. 6000 hectares ont été déjà défrichés et cultivés. On empoisonne la vie des paysans par des canaux d’irrigation et des barrières. Impossible de vivre dans ces conditions : «Les villageois se plaignent de harcèlement, d’intimidation et d’agression physique par la police et les gardes privés recrutés par l’entreprise», ajoute Frédéric Mousseau, d’Oakland Institute, qui a publié hier un rapport sur le sujet.

Non au vol des terres (Sénégal)

Pourtant, l’étude d’impact n’a pas été rendue publique. Le nouveau président sénégalais déclasse le décret du travail précédent pour mieux le rétablir quatre mois plus tard. Paradoxe : alors que le pays a connu une crise alimentaire aiguë en 2008, «on affecte 200 km2 à une firme qui produit des biocarburants pour l’Europe au moment où le gouvernement décaisse des milliards afin d’importer et de nourrir le pays», éreinte Ardo Sow (1). A croire «qu’il n’y ait rien de plus fertile que le désert si on l’arrose avec assez d’argent»… Monoculture industrielle contre système pastoral : Senhuile SA a bien multiplié les promesses (hôpitaux, écoles, bourses). Une poignée d’emplois est venue. «Des jobs mal payés, jetables, qui consistent surtout à faire de la surveillance des champs. Une misère», déplore Ardo Sow.

L’Union européenne louvoie aussi : la Commission baisse la part d’agrocarburants à 5% pour 2012, mais le Conseil européen la remonte à 7% en décembre 2013. Deux points de différence, c’est la nourriture pour 68 millions de personnes, pour Katia Roux de Peuples solidaires.

Michelin, la firme vertueuse empêtrée en Inde

En Inde, le CCFD raconte (2) comment les paysans luttent pour conserver leurs droits et défendre leurs terres. Michelin qu’on a connu plus attentionné aux populations pauvres, veut construire une usine sur une ancienne terre communautaire du Tamil Nadu. Le bras de fer a commencé en 2010, selon la Tamil Nadu Land Rights Federation (TNLRF, Fédération des droits fonciers du Tamil Nadu). Il faut protéger les activités agricoles de dalits (intouchables), pauvres qui ont perdu leur unique droit de subsistance. L’ouverture de l’usine est, pour l’instant, bloquée. En Inde, sur les côtes, les artisans pêcheurs et les dalits à l’intérieur se font voler beaucoup de terres.

« Notre objectif est de créer une vraie solidarité entre nos membres, de quelque communauté qu’ils soient, précise Vadaraj Baskaran, avocat membre de la TNLRF. Nous sommes ensemble face au gouvernement et à la police. » La fédération vient tout juste de créer un centre de recherches pour analyser les stratégies de l’État et des entreprises en matière d’accaparement des terres. « Nous formons déjà les leaders communautaires aux moyens de l’éviter, insiste Samy Lourthusamy. Nous nous battons pour que l’homme soit au centre de la politique de développement. » (2)

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(1) Libération 27 février 2014

(2) La Croix, 2 avril 2014

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