John Ruskin, découvreur des Alpes

John Ruskin (1819-1900) est un penseur déroutant. Jeune prodige, il se grise de décrire Chamonix qu’il découvre avec ses parents. Les Alpes furent pour lui « une première leçon admirable » dès le premier voyage en 1833. Tout comme les lieux consacrés par la littérature d’alors comme Stonehedge ou Cader Idris. Ecrivain sur l’art, il a fixé une partie de ses idées sur le beau dans ces montagnes qu’il traverse pour aller voir Tintoret à Venise. Plus tard, les Alpes apparaissent comme un outil de nostalgie donnant de l’auteur l’image « d’un jeune et faible rêveur, immergé dans une nature dont il sent la puissance restauratrice » (E. Sedgno).

Ce livre qui donne à lire en français pour la première fois, selon l’élégante et rigoureuse traduction d’André Hélard (auteur de John Ruskin et les Cathédrales de la Terre), des textes autobiographiques sur les séjours à Chamonix et Genève, reprend des chapitres de Modern Painters consacrés à la montagne. On y voit un Ruskin qui fut initié à la curiosité de la montagne par Turner et ses toiles où les données naturelles intriguent le jeune auteur. Notamment la minéralogie et la géologie qui fut le premier centre d’intérêt de Ruskin. Son livre sur Turner interroge les formes repérées par l’artiste.

Malade, trouvant que l’air des Alpes lui fait du bien, il vit des expériences très fortes à la Fontaine du Brévent où il aime à raconter sa vision mystique des paysages, les scènes d’orage qui font écho aux visions de la mort qu’il a côtoyées. Il parvient à l’écriture de la Terre comme un tout organique, dynamique et vivant. Plusieurs récits ont « Les terres émergées » qui raconte la création des continents offre des pages sublimes sur les matériaux, micas, granits, marbres, pierres en général.

Il va jusqu’à traiter de « l’utilité des montagnes », proche en cela des physico-théologiens du XIXe siècle qui s’efforcent de fondre l’une dans l’autre la science et la religion. Il n’oubliera pas la promotion de l’éducation artistiques des ouvriers et des jeunes filles, la diffusion de la connaissance de la nature, y compris par les fresques de Giotto qu’il encourage à sauvegarder de la négligence des Italiens.

Si Georges Simmel pense que l’alpinisme doit beaucoup à la tradition romantique, Ruskin proteste contre ce qu’il juge antinomique avec la contemplation de la montagne propre aux voyages du XVIIIe siècle.

Les textes rassemblés par E. Sedgno et C. Reichler sont aussi bien des esquisses littéraires sur Chamonix, la source de l’Arveyron, la fontaine du Brévent que des souvenirs du Simplon, de l’hôtel du Mont Blanc et des pensées « matinales » à Genève. Une copieuse partie sur « La montagne dans l’art » nous donne à découvrir des textes très pointus et émouvants sur les matériaux, les « sculptures, » les aiguilles et les précipices. Dans « L’homme et la montagne », Ruskin s’épanche sur les « ténèbres » et la « gloire » de la montagne valant à C. Reichler de nous écrire une passionnante « ontologie historique du paysage« .

Illustré de multiples planches (y compris de Turner) et des dessins qu’offre la géologie, ce livre est un travail superbe dans une collection prometteuse (« Le voyage dans les Alpes » dirigé par C. Reichler).

 

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Ecrits sur les Alpes, J. Ruskin, Textes présentés par E. Sedgno et C. Reichler, PUPS, 2013

 

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  1. Michel Urban

    « Oui, mon enfant, il vaut mieux avoir dans le dos des glaciers que des hommes méchants… » (Schiller, « Wilhelm Tell », acte 3 scène 3)

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