La planète financière en ébullition ou stabilisation ?

La Géographie a réalisé un numéro spécial, La planète financière, n°1-2013. Nous publions pour rappel de cette parution l’entretien que nous avait accordé Jean-Claude Trichet, ancien président de la Banque centrale européenne,  qui s’est révélé être un géographe très perspicace. Une occasion de comprendre comment la finance façonne  le monde.
G. F.

 

 

 

Une constellation financière en profonde transformation

Entretien avec Jean-Claude Trichet
Propos recueillis par Gilles Fumey

 Comment se présente pour vous, Monsieur le Président, le puzzle financier mondial ? Quel est le jeu dominant ? Sachant qu’il y a « crise » actuellement, qu’est-ce qui vous paraît comme la remise en cause majeure de l’ordre financier ancien ?

D’un point de vue géographique, nous observons une transformation profonde de la constellation financière au niveau mondial. Les centres financiers asiatiques du monde émergent se renforcent considérablement -Singapour,  Hong-Kong, Shanghai, Dubaï, en particulier-, les places financières d’Amérique latine accompagnent la montée en puissance de leurs économies -Sao Paulo, Mexico City. Les grandes places financières des pays avancés restent très importantes et liquides mais ne sont plus aussi centrales. Et les flux financiers de toutes natures -investissements directs industriels et financiers, placements sous toutes les formes et sur toutes les durées, transferts de liquidités, etc.- sont de plus en plus des opérations entre pays émergents sans passer par les places des pays avancés.

En outre, la crise a révélé depuis près de six ans une fragilité systémique considérable du système financier créé, géré et surveillé par les pays avancés. Nous avons eu à faire face à la pire crise financière depuis la dernière guerre mondiale. Tout doit donc être revu sous l’angle d’une stabilité systémique qui doit être assurée aussi bien que possible : règles prudentielles pour les banques et les assurances, surveillance attentive des non-banques et des entités financières à haut effet de levier, instruments financiers potentiellement toxiques, infrastructures des marchés, règles comptables, approches systémiques macro-prudentielles. Beaucoup de travail a été fait dans ces domaines au niveau mondial par le G20, le conseil de stabilité financière et les Comités spécialisés fixant les règles prudentielles. Mais beaucoup reste à faire. Nous sommes au milieu du gué et il n’y a de place pour aucune complaisance.

La crise économique mondiale actuelle n’est-elle qu’un des multiples soubresauts consubstantiels à la marche du capitalisme ou marque-t-elle la fin d’un modèle qui repose sur l’exploitation massive des ressources naturelles et sur la surconsommation des ménages ?

Ce que l’on appelle la crise économique internationale est à mes yeux un phénomène d’adaptation structurelle pratiquement ininterrompu au niveau mondial depuis le premier choc pétrolier en 1973. Sur quarante ans, depuis cet événement, l’ensemble des économies du monde, qu’elles soient « en développement », « émergentes », « en transition » ou « avancées », ont été conduites à transformer profondément leurs politiques économiques tant en matière de réformes structurelles qu’en ce qui concerne le nécessaire ajustement macroéconomique. Ce processus a été tumultueux, difficile, coûteux. Il était nécessaire. Tous les continents de notre planète ont été touchés successivement : dans les années 1980, l’Amérique latine -dont tous les pays sauf un ont dû interrompre leurs paiements-, puis l’Afrique et le centre et l’est de l’Europe ; l’Asie à la fin des années 1990 et au tout début des années 2000 ; pour des raisons propres à ses faiblesses économiques structurelles, l’Union soviétique, elle-même, à la jointure des années 1980 et 1990 s’est effondrée et ses républiques composantes ont adopté l’économie de marché, ce qui au demeurant a accéléré la marche de la globalisation. Les pays avancés ont été les derniers à être pris dans ce maelström mondial en 2007-2008, après les pays émergents d’Asie. Dans la perspective que je vous livre, c’était « leur tour ».

Je vois trois tendances de très long terme expliquant ce phénomène mondial d’adaptation structurelle en matière économique et financière. D’abord, la généralisation de l’économie de marché conduisant à un formidable changement des rapports de forces économiques dans le monde : la montée en puissance des grands pays émergents -Chine, Inde, Brésil, Mexique- en est une illustration ; elle est loin d’en être la seule. Ensuite, l’accélération du progrès scientifique et technique, notamment, mais pas exclusivement, dans le domaine des techniques de l’information et de la communication. Enfin, la disparition progressive des privilèges donnés depuis la dernière guerre mondiale à certains groupes de pays : les pays avancés eux-mêmes ne peuvent plus espérer aujourd’hui que le reste du monde financera éternellement leurs déficits externes.

C’est en tenant compte de ces trois tendances fondamentales que les gouvernances mondiale, continentales et nationales doivent prendre en compte les biens publics majeurs que sont en effet, en premier lieu, la stabilité économique et financière systémique au niveau mondial dans une économie planétaire intégrée, et donc comprenant un très haut degré d’interdépendance entre ses composantes ; en second lieu, la protection environnementale au sens large, y compris les questions de santé, et la nécessaire reconnaissance des limites quantitatives de l’exploitation des ressources naturelles de la planète ; et bien entendu, les questions de sécurité qui sont une condition nécessaire mais pas suffisante de la stabilité systémique d’ensemble.

Depuis 1971, les États-Unis semblent avoir perdu la main du leadership financier de la planète. Qu’en pensez-vous ? Comment peut-on interpréter cette montée en puissance d’une Chine ‘ »atelier du monde » (de moins en moins, certes) qui accumule des liquidités finançant la dette américaine ?

Dans ma perspective, ce sont l’ensemble des pays que l’on qualifie d’« avancés » -les anciens pays « industrialisés »- qui voient leur influence relativement banalisée en matière économique et financière dans le nouveau monde qui se crée sous nos yeux. Une illustration emblématique en est donnée par le passage du G7/G8 au G20 en ce qui concerne la responsabilité essentielle pour la gouvernance économique et financière informelle au niveau mondial. Mais cela ne veut pas dire que les pays avancés ne conservent pas des responsabilités essentielles pour préserver la stabilité systémique mondiale. Et cela ne veut pas dire que les États-Unis n’ont pas eux-mêmes une responsabilité toute particulière en étant la première économie nationale par sa taille et par la profondeur et le volume de son marché financier.

Avec la croissance des économies émergentes, l’Europe a-t-elle encore une voix qui compte dans le concert de l’économie mondiale ou bien est-elle devenue un acteur marginal ?

L’Europe de la zone euro comprend 333 millions d’habitants, soit un peu plus que les États-Unis. Son PIB est moins important mais néanmoins du même ordre de grandeur. La taille de son marché unique avec une monnaie unique en fait un partenaire incontournable au niveau mondial. D’ailleurs, elle vient d’en faire malheureusement la démonstration en montrant à quel point ses problèmes de gouvernance propre influençaient l’ensemble de l’économie mondiale. L’Union européenne à 27, elle-même, est moins unifiée mais elle est de loin le premier acteur commercial du monde.

Donc, ma réponse est clairement oui. Pour peu que l’Europe sache ce qu’elle veut et où elle va, elle a une voix qui compte beaucoup dans le concert de l’économie mondiale. Et si elle veut être plus influente, elle doit aller plus loin dans la voie d’une gouvernance de type fédéral plus affirmée.

Vous avez été à la tête de la Banque centrale européenne. Quel a été votre grand combat ces dernières années ? Êtes-vous d’accord avec Helmut Schmidt, invité au Parlement européen qui s’écriait début décembre : « Qui veut continuer à construire l’Europe à part Jean-Claude Trichet et Mario Draghi ?»

Je crois qu’Helmut Schmidt a apprécié l’action continue de la Banque centrale européenne depuis sa création et notamment dans la crise mondiale la plus grave depuis la deuxième guerre mondiale. Valéry Giscard d’Estaing et lui-même ont lancé le processus conduisant à la monnaie unique avec la création du Système monétaire européen et de son mécanisme de change. Pour ces raisons, ils suivent avec beaucoup d’attention ce qui se passe particulièrement depuis le début de la crise.

Il y a eu beaucoup de défis, et donc de combats, au cours de toutes ces dernières années pour la Banque centrale européenne. En sus des responsabilités lourdes qui pèsent sur le président d’une banque centrale responsable de l’émission monétaire dans 17 pays et pour 333 millions de concitoyens, je peux mentionner trois périodes particulièrement intenses. Premièrement, fin 2003, dès ma nomination, j’ai dû engager le combat pour la défense du Pacte de stabilité et de croissance dans des conditions très difficiles puisqu’il était attaqué par l’Allemagne et par la France. Deuxièmement, au début de la crise financière en 2007 et 2008, il a fallu prendre des décisions de politique monétaire non conventionnelles audacieuses –qui ne se trouvaient dans aucun manuel- pour faire face à la crise financière, sans mettre en cause notre mandat premier de stabilité des prix. Enfin, lorsque la crise des risques souverains s’est intensifiée en 2010 et 2011, il a fallu prendre de nouvelles mesures non conventionnelles en achetant des obligations d’État pour s’efforcer d’assurer une transmission plus correcte de la politique monétaire à toutes les économies de la zone. Dans le même temps, j’engageais, au nom du Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, le combat pour une amélioration décisive de la gouvernance économique et financière de la zone euro.

Au total, lorsque l’on additionne les leçons des quatorze premières années de la zone euro et les leçons propres à la crise internationale que nous traversons depuis cinq ans et demi, la conclusion est claire : il nous faut non seulement mettre en œuvre immédiatement et rapidement ce qui a déjà  été décidé, mais aussi faire de nouveaux et substantiels progrès dans la voie d’une gouvernance économique et financière beaucoup plus affirmée. L’Union devrait aller de manière plus résolue dans la direction d’une Europe fédérale originale, qui ne serait pas copiée sur le modèle des États-Unis.

 

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Geographica a publié aussi un article sur le dernier livre de Thomas Piketty, Capital.

 

 

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