Qu’est-ce qu’on mange ?

(Ci-dessus, banquet à Bourges, janvier 2014)

Qu’est-ce qu’on mange ? Trois interrogations s’enchevêtrent dans cette question. D’abord, l’avenir des cultures alimentaires, face à une mondialisation qui paraît inexorablement nous entraîner vers une uniformisation des goûts et une individualisation des façons de manger. Ensuite, la valeur de ce que nous mettons dans nos assiettes, remplies par des produits issus de filières de plus en plus industrielles et menant à des impasses écologiques, sociales et sanitaires. Enfin, les volumes produits pour nourrir une planète toujours plus nombreuse, mangeant toujours plus sur des terres toujours plus épuisées.

Ce sont ces trois dimensions qu’explore ce numéro, en kiosque (mai 2014) réalisé avec le soutien de l’Agence française de développement, du CCFD-Terre solidaire, du Comité français pour la solidarité internationale et de l’Institut Veblen. Toutes trois convergent vers un même point : le bien-être et le bien vivre ensemble qui, finalement, se jouent au coeur de nos repas.

Ces biens doivent, pour commencer, être recherchés dans la réinvention de la base de notre alimentation : l’agriculture. C’est de bonheur domestique, d’amour et de sensualité dont parle Olivier de Serres dans les derniers mots de son Théâtre d’agriculture et mesnage des champs paru en 1600, évoquant « ce contentement que de treuver sa maison plus agréable, sa femme plu belle et son vin meilleur ». Un bonheur impossible à satisfaire quand la terre nourrit mal les hommes qu’elle porte. Que la Terre compte aujourd’hui encore plus d’un milliard de sous-alimentés – les 842 millions estimés par la FAO sont trop optimistes -, dont une majorité de familles paysannes, n’est pourtant pas une fatalité. Et pour l’avenir, l’humanité a le choix entre guerre et paix sur le théâtre d’agriculture. La guerre : s’entêter à perpétuer un modèle agricole écologiquement non durable dans un monde toujours plus peuplé et bousculé par le changement climatique, où la compétition pour l’accès à la terre et à l’eau deviendra fatalement plus violente. La paix : des politiques agricoles équitables, axées sur la défense et la valorisation de l’agriculture familiale, à raison mise cette année à l’honneur par les Nations unies. Et une transition vers un modèle de production inspiré des principes de l’agroécologie, dont la multiplication des expérimentations démontre jour après jour la crédibilité.

Bien-être et bien vivre ensemble : il est aussi dans d’autres manières de transformer et d’acheter ce que nous mangeons. Les effets pervers de l’industrialisation de notre alimentation, sur notre santé, sur l’emploi, sur l’environnement sont toujours plus remis en cause. Les circuits courts contournent les circuits longs, le « slow » ralentit le « fast », le localisé prend racine contre le globalisé. Il faut s’en réjouir. Mais sans perdre de vue que la fronde des alternatives ne jettera pas à bas le Goliath de l’industrie. Face au risque d’une cohabitation molle entre la « bobo food » des nantis et la « junk food » des déshérités, le grand défi écologique et social est bien de transformer la transformation. À quand une industrie agroalimentaire 100 % bio ?

Enfin, à côté de l’assiette, il y a le couvert. Bien-être et bien vivre ensemble se jouent aussi, sous nos latitudes, dans les manières de table, lieu privilégié de la rencontre des autres et où se façonnent dès l’enfance bien des apprentissages. Nous oublions parfois, dans le rythme pressé du quotidien, que la table, lieu de parole sur le goût, excite le goût de la parole. Ce n’est pas pour rien que saveur et savoir partagent la même étymologie. Qu’est-ce qu’on mange ? La meilleure façon de le savoir, c’est de tourner cette page et d’entrer dans la cuisine. Il paraît, disait Héraclite, que les dieux y habitent aussi.

Antoine de Ravignan, rédacteur en chef
Alternatives Internationales Hors-série n° 015 – mai 2014
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Ont participé à ce numéro trois géographes : Michael Bruckert, Gilles Fumey, Pierre Raffard

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