Paysages mythiques (3) : la Promenade des Anglais

Rassurons le lecteur : cette baie bordée de bitume et d’une quasi-autoroute urbaine n’est pas mon paysage préféré mais il n’en est pas moins mythique pour beaucoup. Y compris ceux qui veulent faire sa com via l’Unesco.

Une plage de galets en Méditerranée, la belle affaire ! Il y a bien les vitrines chics, la belle courbe d’une baie de 7 kilomètres, l’azur de la mer et l’or du soleil. Celui que le Canard enchaîné appelle le « motodidacte », Christian Estrosi, maire de Nice, a chargé l’élégant Aillagon de présenter un dossier de candidature pour une inscription à l’Unesco. La Promenade des Anglais, « trésor de l’humanité » ? On s’étouffe sous le parasol quand  la liste compte le Taj Mahal, la Grande Muraille de Chine, le Château de Versailles… Même le roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud d’Arabie Saoudite a boudé Nice pour Vallauris, c’est dire.

Les pros du tourisme plaident que Le Havre reconstruit d’Auguste Perret (pas joli joli) est une forme de témoignage d’une époque où le béton était apprécié, comme le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais rappelle l’ère industrielle, la Bourgogne et la Champagne, des vignobles qui font rêver. Comment prouver que cette baie de Nice est « universelle » ? Au moment où Cannes-la-voisine rêve aussi de classer la Croisette et les îles de Lérins…

Promenade des Anglais by night

Promenade des Anglais by night

Dans cette bataille de chiffonniers politiques, les paillettes et la bronzette font un peu vulgaire alignement de matelas et de palmiers (1). Aillagon plaide que Nice a été l’un des berceaux du tourisme. Pas faux, mais pas vrai non plus, c’est toute la côte de Hyères à Menton qui a été le lieu où les Anglais se sont sentis dépaysés. L’hiver d’abord, depuis 1750, l’été depuis les années 1920, mais avec un berceau du tourisme d’été à Juan-les-Pins et non pas à Nice. Les Anglais dont la reine Victoria, les Russes, un (minuscule) roi de Bavière, des révérends anglicans se promènent donc sur le sentier de bord de mer, le camin dei Angles, persiflent les Niçois. Les premières villas ont été érigées à Cannes et imitées ici. La folie immobilière de la deuxième moitié du XIXe siècle voit sortir des galets le Victoria, le Negresco, des théâtres et des casinos (il faut tuer le temps, en vacances, et faire des rencontres mondaines) enkystés dans une végétation pseudo-tropicale. Les bains de mer l’été dès 1925 rendront la promenade un peu plus populaire, l’extravagant Ruhl sera détruit, les peintres comme Matisse ou Chagall, des écrivains y posent leur chevalet…

Tout ce barouf est-il bien utile ? Pour le business, oui, un peu. Estrosi pourra prélever 30% de taxes supplémentaires. Comme Le Havre a attiré les paquebots, Lens a accueilli le Louvre… Nice perdrait-il son caractère un peu parvenu, moins élitiste que Cannes ? C’est ce qu’Estrosi espère. D’ici là, il faut refaire la promenade, planter à nouveau des palmiers. Pour que le décor soit parfait et le dossier retenu…

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(1) O.-H. Sambucchi, cité par A. Colonna-Césari, L’Express, 29 juillet 2015.

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  1. ARARAT

    Un peu réchauffé cet article , comparé à celui que Télérama a consacré à la Promenade des Anglais en juin n°3414. Ce qui fait la différence avec d’autres grandes métropoles de l,a côte méditerranéenne, Marseille ou Gênes? C’est l’aéroport en bord de mer, poldérisé, pas de terminal pétrochimique, pas d’installations industrielles sur le littoral, et puis la montagne, si proche. Bref lisez ce papier, il est remarquable. Il décrypte les différentes phases de développement de l’urbanisme niçois, le centre ville délaissé pour les collines étagées, sans omettre la plaine marécageuse que vous n’évoquez pas. Que Chagall,Dufy et matisse comme vous le citez aient adoré cette ville et ce site, sans parler de Nougaro « Nice very nice », et puis Johann Sfarr amoureux inconditionnel de Nice, c’est peut-être lui qui en parle le mieux. Il est à la mode de dénigrer le sud, les sud (contrairement à certains géographes faiseurs de problématiques d’agrégation, je n’accorde pas des mots invariables!), qu’importe. La fascination qu’exerce Nice sur les artistes, sur tout un chacun, n’est pas près de se tarir, et la promenade classée ou pas, c’est tellement particulier! combien de sites portent un nom pareil dans le monde, vous voulez me dire, même s’il a été forgé par dérision, les méridionaux (je n’en suis pas) n’en manquent pas.

    • Gilles Fumey

      Attention, je ne parle pas de Nice mais de la seule promenade des Anglais aménagée pour un classement patrimonial. Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Quant aux « artistes » et le Sud, il faut distinguer les peintres qui venaient y chercher la lumière des musiciens qui aiment y faire la fête. Grand bien fasse à Nougaro s’il aime Nice. J’ai trouvé des gens qui aiment l’étang de Berre, les barres de la Courneuve. Ce n’est pas un critère qui intéresse beaucoup les chercheurs.

    • Gilles Fumey

      Un autre point sur l’article de Télérama que je n’ai pas lu mais qui mentionne, selon vous, quelque chose de capital comme « la montagne si proche ». Tout faux : à Marseille, les Grecs avaient choisi la calanque justement parce que le piton de Notre-Dame de La Garde pouvait être un site d’acropole. Difficile d’être plus proche. Quant à Gênes, les Alpes tombent littéralement dans la mer…
      L’explication à l’absence de terminal pétrochimique tient tout simplement au fait que le Var est un fleuve minuscule, au débit irrégulier. Et que les terrains plats font défaut jusqu’à la colonisation du lit mineur et du delta pour l’aéroport.

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