Prier et punir à Clairvaux : est-ce si surprenant?

Une architecture dépouillée pour l'étude et la copie des manuscrits

Une architecture dépouillée pour l’étude et la copie des manuscrits

A quelques kilomètres de Colombey-les-deux-Eglises, entre Chaumont et Bar-sur-Aube, l’une des plus grandes prisons de France est installée dans une ancienne abbaye cistercienne, fondée par saint Bernard lui-même en 1115. On peut voir simplement une coïncidence entre ces lieux isolés recherchés par Bernard et, ensuite, au XIXe siècle, par l’administration pénitentiaire heureuse d’avoir trouvé un site aussi à l’écart, évitant des solutions onéreuses comme le bagne à Cayenne ou en Nouvelle-Calédonie.

La principale vocation de cette vallée d’Absinthe que les douze moines accompagnant Bernard venant de Cîteaux (il a alors 25 ans) vont transformer en clara vallis – claire vallée, Clairvaux – défricher à pleines mains, planter de vignes, équiper de granges, de forges et de moulins, aura donc été d’offrir aux êtres humains de se surpasser dans des espaces confinés. Pendant neuf siècles, l’abbaye rayonne tant que 350 fondateurs partiront d’elle pour bâtir d’autres monastères en France et dans toute l’Europe jusqu’en 1708.

Le rayonnement de Clairvaux

Le rayonnement de Clairvaux

La première abbaye est délimitée par un mur de trois kilomètres qui trace une propriété de trente hectares pour le travail et la prière des religieux. Le rayonnement de Clairvaux est aussi lié aux foires de Champagne et à leurs routes très actives. Même la Réforme, les épidémies, les guerres n’entament pas le rayonnement de Clairvaux qui possède aussi une immense bibliothèque.

Saisis par une sorte de mégalomanie, les moines du XVIIIe siècle démolissent l’abbaye médiévale pour bâtir un vrai palais, avec un cloître impressionnant faisant de Clairvaux une forteresse. Mais quand la Révolution chasse les moines et convertit l’abbaye en bien national, elle est déjà dans un état de semi-abandon. Rachetée par l’industriel Pierre Rousseau qui en fait un dépôt de mendicité, puis par l’État en 1808 lorsque Napoléon cherche des lieux pour priver les prisonniers de liberté et leur faire faire pénitence dans des… « pénitenciers », Clairvaux voit son église démolie entre 1809 et 1812, ses murs consacrés à l’expiation des peines par le travail. Le Mont Saint-Michel et Fontevraud dans l’Ouest de la France serviront aussi de prisons.

Clairvaux prisonDevenue l’une des plus grandes prisons de France avec jusqu’à 3 000 détenus, dénoncée par Victor Hugo dans Claude Gueux, elle accueille des prisonniers célèbres comme Auguste Blanqui et Charles Maurras. Le grand cloître est consacré à la correction des détenus (salles de discipline et cachots). Le réfectoire est transformé en chapelle pouvant contenir près de 1500 détenus debout. La construction d’une nouvelle maison « centrale » dans les années 1970 libère une partie des murs de l’abbaye et le bâtiment des convers du XIIe siècle qui n’avait pas été démoli.

Le ministère de la justice confie à celui de la culture une partie des monuments à partir de 2002, sous la pression d’une association très active voulant ressusciter l’abbaye. L’abbaye entre dans la sphère touristique avec les collectivités territoriales et l’association qui en fait un centre culturel régional de première importance.

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Sur les liens entre la géographie et l’enfermement, lire la thèse d’Olivier Milhaud ici

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4 commentaires ont été rédigés, ajoutez le vôtre.

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  1. ARARAT

    Pas moyen hélas d’ouvrir le lien sur la thèse d’O.Milhaud. J’avais entrepris, sous la bienveillante autorité de Michelle PERROT, à Paris VII, de préparer ce qu’on appelait alors un doctorat de 3°cycle (il y a bien des années) sur l’architecture carcérale. Les rapports des médecins hygiénistes, la démarche des architectes et urbanistes du XIX°s étaient intimement liées, qu’il s’agisse des prisons, des « asiles » psychiatriques et autre lieux qualifiés de « redressement » et de privation de liberté(s). Le Dr Villermé a produit une mine de documents, rapports officiels qui ont été peu exploités dans l’histoire sociale du XIX°s, sauf bien sûr à l’EPHE. Systèmes pénitentiaires, séparation des détenus ou de mise en commun, les traités qui concernent ces principes sont innombrables , et au coeur, l’ architecture, le site géographique choisi sont toujours présents et déterminants. Ces sujets sont passionnants et j’ai beaucoup apprécié la lecture de votre article sur Clairvaux.
    Après d’autres chemins, je pense reprendre mon travail à peine amorcé mais bien d’autres sujets me tentent, en particulier sur l’élevage industriel et la disparition du lien homme animal (cf l’article génial de Jocelyne Porcher(consacré à l’élevage porcin) dans le Monde du 29 août 2015 et qui est dans la continuité des idées de Marie Rouanet (« Mauvaises nouvelles de la chair »/ Albin Michel- 2008).

    Publié le 2 septembre 2015 à 13:33
  2. Pierre Chabat

    « Le sacré cas du Géographica, centre culturel de première importance » !

    Géographes acharnés, ils ont su tout l’été copieusement alimenter la blogosphère,
    Il faut les en féliciter ;
    vécu une vie de Bohème en arpentant toutes les rues bien nommées de Nantes à Santorin en passant par l’Inde et la Chine, et côtoyer l’érotourisme, et pratiquer la psycho géographie du Mercantour aux toits de Paris,
    Il faut les en féliciter ;
    et continué de nous faire voyager en assumant la rentrée,
    Il faut les en féliciter ;
    Félicitons donc toute l’équipe de géo-mousquetaires puisqu’en fait, ils sont quatre, voici leur nom :
    Gilles, Fumey, Brice, Gruet.
    Cordialement bravo

    Publié le 2 septembre 2015 à 13:54
    • Gilles Fumey

      Merci. Nous souhaitons juste montrer comment les géographes peuvent aider à poser des questions sur l’actualité un peu différentes grâce à une lecture particulière de l’espace comme acteur.

      Publié le 2 septembre 2015 à 14:20
  3. Pierre Chabat

    Sans qu’il ne fasse partie de mes personnages préférés eut égard à certaines de ses collaborations, lorsqu’il écrit : « Je hais l’idée d’une aube nouvelle où les homo sapiens vivraient en harmonie, car l’espoir que cette utopie suscite a justifié les plus sanglantes exterminations de l’histoire », Jean Giraudoux nous invite à reconnaitre le bienfait des échanges contradictoires et des réflexions qu’ils suscitent. C’est ce que, pour moi, votre « lecture particulière du monde » procure, et je pense qu’à ce niveau fait œuvre d’utilité, si ce n’est sociale, au moins intellectuelle, sans exclure comme la citation le fait, un brin d’harmonie. C’est pourquoi j’émettais ces quelques naïves mais sincères félicitations.

    Publié le 3 septembre 2015 à 10:19
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