Inconscientes civilisations

Après l’émotion, l’effroi, la compassion et le deuil, la lecture d’éditoriaux dans la presse et de réactions sur les réseaux sociaux soulève une question : la prégnance d’une grille de lecture des événements et de ce qui va/doit suivre. Si on la résume, cette grille repose sur une vision du monde culturaliste – au sens péjoratif : une obsession pour la prégnance de la culture, du culturel – dont l’une des émanations les plus connues et les plus simplistes est le « Choc des Civilisations » théorisé par Samuel Huntington. Pas que tout le monde se soit soudain mué en néoconservateur nord-américain prêt à en découdre avec le premier musulman lui tombant sous la main ; simplement, alors que d’aucuns soulignent comment des penseurs contemporains (très) médiatisés reprennent à leur compte, depuis des années, plusieurs présupposés de la théorie huntingtonienne, ces mêmes présupposés ressurgissent, de manière plus ou moins saillante, dans nombre de réactions aux horreurs du 13 novembre.

Le géographe Paul Claval rappelait en 1992 que, face à un réel complexe, l’esprit humain établit spontanément des partitions, effectue des découpages pour y voir clair ; les géographes charcutent ainsi l’espace suivant divers critères, de la consommation de beurre demi-sel à la religion, en passant par la pratique du badminton ou le taux d’alphabétisation. On peut alors, sur la base de critères comme la langue, la religion ou les valeurs, dessiner des aires culturelles ou, à un niveau supérieur d’appartenance, des civilisations, territoires multinationaux au sein desquels dominent des valeurs et conceptions du monde proches, sinon identiques. Ces découpages sont aussi inévitables et intuitifs qu’utiles, et forment le fondement de (presque) toute représentation cartographique d’un phénomène social. Ils mettent de l’ordre. Utiles mais souvent dangereux et, au minimum, toujours critiquables, ils souffrent toutefois de deux difficultés s’alimentant mutuellement, sur lesquelles la géographie bute sans cesse. Premièrement, ils reposent sur le postulat explicite ou implicite que les territoires ainsi mis en évidence revêtent une certaine homogénéité – on met tous les habitants d’une région dans le même sac et on gomme les nuances. Deuxièmement, les critères retenus et la thèse qu’ils permettent de défendre relèvent toujours peu ou prou de l’arbitraire, d’autant plus lorsqu’on parle de culture, terme à la mode mais trop rarement défini avec rigueur.

Dans ce registre, Huntington a fait fort. Son article The Clash of Civilizations, publié en 1993, dessine un monde se divisant, après la chute de l’Union soviétique, en neuf civilisations, chacune fondée sur une religion dominante et un fond historique commun. Concédons une part de vrai : il existe des valeurs collectives partagées, jusqu’à un certain point, par les membres de groupes qu’on peut faire correspondre à des ensembles géographiques (un groupe = un stock de valeurs communes = une civilisation). Cependant, et le premier problème surgit, toute complexité se trouve évacuée : où passent véritablement les limites ? sont-elles si nettes qu’on le voudrait ? chaque territoire n’est-il pas traversé par des réseaux d’interconnaissances échappant à la logique de la contiguïté ? Exemple simple : ne trouvera-t-on pas autant de points communs entre les membres de la bourgeoisie urbaine de San Francisco, Berlin et Shanghai qu’entre les derniers et les riziculteurs du sud de la Chine ? Rien ne garantit non plus la valeur des découpages aux yeux des principaux concernés : Claval, dans le texte cité plus haut, souligne que les découpages régionaux « sont intensément vécus par certains, ignorés par d’autres ».

Le juge antiterroriste Marc Trévidic rappelait il y a quelques mois que le djihad n’avait pas grand-chose à voir avec la religion mais était plutôt le fait d’individus qui « ne trouvent pas leur place dans la société ». L’entendre permettrait de contester la capacité de l’appartenance religieuse et du fanatisme à tout expliquer. Plus loin de nous, l’histoire suisse rappelle à quel point les conflits religieux trahissent surtout l’opportunisme de ceux qui se réclament de leur foi pour prendre les armes : si catholiques (Lucerne, Fribourg) et protestants (Berne, Zurich) se sont bien souvent affrontés, ils n’ont rencontré aucune difficulté nouer ensuite des alliances contre des ennemis communs et amis d’hier, lors de guerres – récurrentes – entre villes et campagnes ou entre francophones et germanophones. On mesure la fragilité des fondements culturels de ces conflits, quand bien même certains belligérants en auraient été convaincus au moment de transpercer leurs ennemis.

Au lieu de prêter l’oreille, on écrit ici que Paris a été visée parce qu’elle symbolise ce que les bigots haïssent, la joie de vivre (Blackpoodles, commentatrice du New York Times, exemple parmi bien d’autres), que la France a, comme un seul homme, envahi les rues le 11 janvier dernier, pour défendre des valeurs communes (Lévy, 2015), ailleurs que les jeunes des banlieues ne comprennent rien aux valeurs républicaines parce qu’ils écoutent du rap, ou encore ailleurs qu’ils [les terroristes] n’ont pas de « chez eux » car ils n’ont pas de « culture » (sur Facebook, Nabi Nabou, en personne, récolte une moisson de likes en hurlant à l’intention des terroristes : « Mais c est où chez VOUS ?? Bah nul part parce que vous n avez jamais développé de culture, aucun intérêt pour le pays qui aurait pu être le votre et pour le pays dont vos parents sont originaires. » [sic]). Le 16 novembre devant le Congrès, François Hollande a repris ce crédo, reproduisant presque mot pour mot le discours de George W. Bush après les attentats de septembre 2001 : « Les actes commis vendredi soir constituent une agression contre notre pays, contre ses valeurs, sa jeunesse, son mode de vie ».

À différents niveaux, donc, on soutient, comme une évidence indépassable, que nous assistons à un conflit civilisationnel, de valeurs : il y aurait Paris – et donc la France et l’Occident –, peuplée de bons-vivants aimant boire, rire et chanter et célébrant la liberté individuelle, et d’horribles culs-bénits ne supportant pas qu’on s’adonne aux plaisirs du quotidien. Le vocabulaire emprunte, volontairement ou non, à Huntington et son inspirateur Bernard Lewis, pour qui les musulmans ne combattent pas les intérêts occidentaux mais rejettent la civilisation occidentale comme telle, à cause des valeurs qu’elle professe (Gresh, 2004).

Ce culturalisme, assumé ou non, qui voudrait ne voir en jeu que des groupes monolithiques, homogènes et circonscrits par des frontières découpées au millimètre – tout comme le psychologisme ne sait voir que de la folie, donc de l’inexplicable dans les actes du 13 novembre –, entérine l’idée selon laquelle s’opposent des cultures essentialisées (Kaufmann 2014), parées de différences insurmontables ne pouvant se résoudre que par l’acculturation forcée et/ou la violence. Il s’accommode d’un monde étranger à tout mécanisme d’exclusion socioéconomique, vierge de toute misère sociale et psychologique, d’humiliations quotidiennes, de discrimination à l’embauche, un monde sans logique postcoloniale, sans tentative de camoufler l’échec du traitement des banlieues derrière un « problème musulman » (Bancel et alii 2015), sans contrôles au faciès ni espaces urbains exclus de fait des valeurs républicaines.

Bref : il véhicule une vision du monde ignorant que les civilisations – en admettant qu’elles constituent un concept opératoire – sont traversées par des fractures économiques, spatiales, sociologiques et culturelles autrement complexes qu’un découpage en Nous et Eux qui n’en finit pas de ressurgir de notre inconscient collectif. On aurait voulu répondre à Don Mitchell, qui proclamait en 1995 « There’s no such thing as culture » que, en réduisant la culture à un moyen de masquer les mécanismes de domination et d’exclusion, il risquait de jeter le bébé de la culture avec l’eau du bain du culturalisme, mais son avertissement prend sens face aux discours actuels. Le plus frappant tient à ce que, parmi ceux-là même qui prétendent récuser une lecture culturaliste du monde, beaucoup confondent, de fait, universalisme et ethnocentrisme de classe, et semblent confesser à demi-mot combien leur célébration des valeurs de la Modernité occidentale ne sert qu’à dissimuler la totale incapacité à imaginer l’Autre que stigmatisait Barthes en 1957 et sur laquelle les critical terrorism studies tentent d’attirer l’attention (Smyth et alii 2008).

Accuser les terroristes d’en vouloir à « notre » mode de vie – mais celui de qui, exactement ? – au nom de leur rigorisme revient à s’interdire de penser une altérité qui pourrait bien se foutre éperdument de nos prétendues valeurs hédonistes tout en capitalisant sur l’impérialisme tous azimuts et l’arrogance de la France. Ne sait-on pourtant pas depuis Tartuffe que les pires dévots poursuivent d’autres projets que le respect des dogmes qu’ils prétendent défendre ?

Il demeure que questionner ou non cette grille de lecture, opposant valeurs justes (Raison, Liberté…) et fausses (obscurantisme, bigoterie), ne se résume pas à une opposition entre universalisme (notre modèle est le bon car il se fonde sur la Raison) et relativisme (tous les modèles se valent). Cette alternative manque sa cible et joue le rôle de l’arbre unitaire qui cache la forêt des fractures de la société. L’enjeu consiste bien plutôt à se demander si les valeurs de tolérance et d’égalité des chances définissent aujourd’hui vraiment notre modèle, pas seulement tel que nous le fantasmons, mais tel qu’il se manifeste réellement dans le quotidien d’une partie de la population française. Il faut se demander si la France libre, égalitaire et fraternelle, héritière des Lumières, existe encore, et si au territoire national correspond bien une population porteuse des fameuse valeurs de la République que tout le spectre politique s’arrache, ou au contraire si, comme la démocratie athénienne, la nôtre s’accommode de maintenir à sa marge, de fait, une partie de la population vivant à l’intérieur de ses frontières, avant de s’étonner qu’un trop plein d’humiliation ait mené au pire.

Références :

Bancel, Nicolas & Blanchard, Pascal & Boubeker, Ahmed, Le grand repli, La Découverte, 2015.

Barthes, Roland, Mythologies, Seuil, 1957.

Collectif, « Réflexions sur la région, treize ans après », Espaces Temps n°51-52, 1992.

Gresh, Alain, « A l’origine d’un concept », Le Monde diplomatique, septembre 2004.

Huntington, Samuel, « The Clash of Civilizations ? », Foreign Affairs, summer 1993.

Kaufmann, Jean-Claude, Identités : la bombe à retardement, Textuel, 2014.

Lévy, Jacques, « On ne plaisante pas avec l’humour », EspacesTemps.net, 16.1.2015.

Mitchell, Don, “There’s No Such Thing as Culture: Towards a Reconceptualization of the Idea of Culture in Geography”, Transactions of the Institute of British Geographers, n°20(1), 1995.

Smyth, Marie Breen & Gunning, Jeroen & Jackson, Richard & Kassimeris, George & Robinson, Piers “Critical terrorism studies – an introduction”, Critical Studies on Terrorism, n°1(1), 2008.

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2 commentaires ont été rédigés, ajoutez le vôtre.

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  1. La Ferté Alais

    Je partage* votre analyse et je trouve dommage qu’elle ne soit davantage présente dans la presse, ce qui serait bien plus intéressant que les monstruosités que l’on y lit le + souvent .

    *Je n’ai malheureusemnt le temps de commenter en détail votre article …

    Publié le 17 novembre 2015 à 16:11
  2. ARARAT

    Dérives sectaires, atrocités alors que la liste des victimes n’est pas fixée, il me semble un peu facile d’ utiliser dans la recherche des causes la culpabilisation: ainsi vous faites un parallèle entre les non citoyens, les métèques au sens historique et autres catégories de la population de la démocratie à l’époque de Périclès par ex. et les auteurs de ces attentats, transfuges de Syrie via l’El. Je crois que la dimension immonde ,au-delà du fascisme, de ces assassinats nous dépasse. Les victimes ne sont pas encore toutes identifiées ne l’oubliez pas .

    Publié le 17 novembre 2015 à 19:41
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