Réouverture des Halles: Un toit de verre pour le ventre de Paris

Le cimetière des Innocents

Le cimetière des Innocents

Voilà, c’est fait: après des années de travaux (depuis 2011), les « nouvelles » Halles ont été inaugurées par la Maire de Paris Anne Hidalgo le 6 avril dernier. Le projet de l’architecte Patrick Berger retenu pour la réalisation de cette « canopée » de verre et de métal, laisse pour le moment perplexe les visiteurs, et des problèmes d’étanchéité semblent déjà se faire jour. Mais, qu’à cela ne tienne! Les travaux ont été menés à terme et les responsables de la mairie de Paris ont trouvé une formule qui fait mouche: « Paris, qui n’avait plus de ventre, va retrouver un cœur! » Chiche? L’histoire des Halles est fascinante. Mais comme le quartier Montparnasse, supplicié sur l’autel du modernisme architectural, celui des Halles a connu des transformations radicales certes mais pas toujours heureuses. Pendant tout le Moyen Âge, le quartier des Halles, avec le cimetière des Innocents, rassemble et résume les deux aspects essentiels de l’existence: le grand marché, qui propose tout ce qu’il faut pour maintenir la vie, et le cimetière, qui rappelle les fins dernières de l’homme. A la Révolution, hygiène oblige, on délocalise ces ossements qui dérange, ils iront à la barrière d’Enfer.

Les fameux pavillons Baltard, construits sous le Second Empire (1877)

Les fameux pavillons Baltard, construits sous le Second Empire (1877)

L'intérieur de l'un des pavillons

L’intérieur de l’un des pavillons

Les Halles par Doisneau, en 1967

Les Halles par Doisneau, en 1967

Et sous le Second Empire, Napoléon III exige de Baltard qu’il construise « de grands parapluies » pour protéger les marchands. L’architecte va s’exécuter en proposant une solution technique d’avant garde, en associant le verre et la fonte. Ce seront les célèbres pavillons Baltard, qui vont durer jusque dans les années 1970. A ce moment-là, on décide de délocaliser cette fois-ci les Halles elles-mêmes, pour Rungis. Changement majeur de la physionomie du centre de la capitale, puisque le quartier, très populaire encore, et grouillant de vie comme à l’époque du roman de Zola, va se vider de sa substance. Une nouvelle période de gentrification va s’ensuivre.

Le trou des Halles

Le trou des Halles

Démolition des halles de Baltard

Démolition des halles de Baltard

Le fameux « trou » des Halles, résultat de la démolition totale des pavillons, va rester longtemps béant, notamment pour que les rats puissent eux aussi partir… Il va être ensuite remplacé par la première version du Forum des Halles, projet très seventies, mais très médiocre, inauguré par Jacques Chirac en 1979. Soyons clairs, les pavillons Baltard auraient pu être préservés, démontés puis restaurés. La preuve en est celui qui a été préservé et remonté à Joinville. Mais le vent de modernisme qui soufflait à l’époque sur la capitale a poussé les décideurs et aménageurs (c’est la période Pompidou avec ses voies rapides sur berge et autres coups de génie) a faire fi de ces considérations patrimoniales. L’emplacement du futur Centre Pompidou, qui rassemblait parmi les plus vieilles bâtisses de Paris, va être totalement rasé. S’y trouvait, notamment, le plus vieil escalier à vis en pierre de la capitale.

Las! Le premier forum a très mal vieilli, avec ses matériaux en toc et son design ultra-moderne très vite dépassé. L’avant-garde ne le reste jamais très longtemps… Ce « forum », nom pompeux pour un vulgaire centre commercial semi-enterré, coiffait un nœud ferroviaire de très grande ampleur. Ce qu’on sait moins, c’est qu’entre ces voies souterraines et la surface, se déployait dans les fondations des jardins tout un « underworld » un véritable inframonde peuplé de marginaux en proie à tous les trafics et à toutes les violences. Plus d’une centaine de personnes survivait dans des sortes de caves labyrinthiques privées d’air et de lumière. L’un des buts du projet de redéploiement des Halles était de faire disparaître ce niveau.

Les nouvelles Halles, on le voit, sont d’une certaine manière en continuité historique et logique avec les halles de Baltard. Mais la question est de savoir si de grands projets urbains ne sont pas toujours plus ou moins voués à l’échec dans leurs finalités sociales: en effet, le centre de Paris s’est irrémédiablement embourgeoisé, et même si toute l’Île de France converge vers les Halles, ces dernières n’en restent pas moins, avant tout, un centre commercial. Bien entendu, la Mairie de Paris a prévu d’autres aménagements, avec un centre culturel, un conservatoire, une maison des pratiques artistiques amateurs… Toutes choses intéressantes, mais qui restent fragiles face aux contraintes techniques d’un projet comme celui-ci.

On ne force pas la convivialité, et le problème de Paris intra-muros (expression obsolète mais toujours d’actualité pourtant), est son homogénéité sociale de plus en plus grande en faveur de ce que l’on pourrait appeler le Tertiaire supérieur. Où est passé le peuple de Paris? La logique libérale et individualiste ronge les espaces publics au point de les rendre presque toujours répulsifs. Si l’on y ajoute la « menace terroriste », cela ajoute un parfum de peur et de méfiance qui n’est, hélas, pas près de se dissiper.

Alors gageons que cette « canopée » nom habile pour désigner un grand toit de hangar, puisse au moins nous protéger de la pluie, ce qui ne serait déjà pas si mal.

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