Voyager en chambre

Dans son curieux Voyage autour de ma chambre (Corti), Xavier de Maistre (1763-1852), le frère du philosophe du même nom, prénommé Jospeh, ose écrire ce que beaucoup pensent tout bas  : les voyages ne lui apportent rien, ou pas grand chose. Il se gave de récits d’aventures après avoir tenté l’armée en refusant de s’y engager. On le trouve difficilement comme auteur car ses premiers  livres (Voyage et Lépreux) sont espacés de plus d’une dizaine d’années et publiés… sans nom d’auteur. De Maistre avait dû fuir en Russie où il s’est marié et s’est battu contre les  armées de Napoléon.

De Maistre qui a beaucoup pérégriné se moque de ceux qui veulent décrire le monde, en décrivant… sa chambre. Il aime les contre-pieds, les digressions et compose des textes comme des anti-voyages.  Certes, on est dans l’avènement du romantisme et, donc, en plein développement du moi. Mais aussi dans cette réapparition de la tradition morale prônant l’immobilité et le salut dans la clôture et l’évasion du monde telle que la pensaient Pascal ou Béat de Muralt. On peut voir là poindre une première géographie de l’intime.

Extrait de « Voyage autour de ma chambre »

 « Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, selon les mesures du père Beccaria ; sa direction est du levant au couchant ; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage car je la traverserai souvent en long et en large ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode. Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si le besoin l’exige. Je n’aime pas les gens qui sont si fort les maîtres de leurs pas et de leurs idées, qui disent : « Aujourd’hui je ferai trois visites j’écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j’ai commencé. » Mon âme est tellement ouverte à toutes sortes d’idées, de goûts et de sentiments ; elle reçoit si avidement tout ce qui se présente !… Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin difficile de la vie ? Elles sont si rares, si clairsemées, qu’il faudrait être fou pour ne pas s’arrêter, se détourner même de son chemin, pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée. Il n’en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite : je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin ; de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m’y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façon, et je m’y arrange tout de suite.
C’est un excellent meuble qu’un fauteuil ; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. Dans les longues soirées d’hiver, il est quelquefois doux, et toujours prudent de s’y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses. Un bon feu, des livres, des plumes ; que de ressources contre l’ennui ! Et quel plaisir encore d’oublier ses livres et ses plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis ! Les heures glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l’éternité, sans vous faire sentir leur triste passage. »

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