Une géo mondiale des mythes est-elle possible ?

Nous vivons une telle époque d’aplanissement du savoir qu’un livre extraordinaire, une bombe savante comme The Origins of the World’s Mythologies (Les origines des mythologies du monde, Oxford University Press) a pu passer presque inaperçu en France depuis sa parution début 2013. C’est un professeur de sanskrit à Harvard (Etats-Unis), Michael Witzel qui l’a écrit.

Que contient-il de si extraordinaire ? Le travail d’un linguiste qui pense avoir retrouvé ce qu’il y avait dans la tête de quelques centaines d’Homo sapiens ayant quitté l’Afrique avant de se disséminer sur notre planète. En quoi ça nous concerne ? Parce que nous nous représentons notre place dans l’Univers un peu comme Homo Sapiens à Lascaux ou Altamira.

Personne n’avait comparé les mythologies depuis le XIXe siècle. Et Witzel tente de comparer ce qu’écrit Hésiode avec ce qu’ont laissé les Islandais, les Mayas, les Egyptiens, les Japonais et les Indiens. Pour constater que, finalement, ça se ressemble beaucoup. La structure de ces récits qu’il a décryptée, Witzel l’appelle « laurasienne », comme les géologues parlaient de Laurasie quand l’Eurasie et l’Amérique étaient soudées, il y a environ 200 millions d’années.

Stéphane Foucart a repris ce récit (1). La rame laurasienne, c’est un monde créé du chaos (le « tohu bohu » de la Genèse) d’où émergent des figures divines (Ciel et Terre). Les générations de divinités enfantées par le Ciel (dont des dragons) se succèdent sous forme de cycles, avec apparition du Soleil. Sont créés ensuite les humains qui pèchent par orgueil leur valant inondation. Mais pas pour tous : il y a des rescapés qui reçoivent la « culture » d’un esprit « farceur’, d’où le prolifération de héros à l’origine de l’histoire jusqu’à la fin du monde.

Quiconque connaît la mythologie grecque se retrouve dans ce récit : la Terre (Gaïa) et le Ciel (Ouranos), les Titans, l’ambroisie, Apollon et le serpent… Dans la Bible, la création du monde et Terre et Ciel séparés, le Déluge, les divinités secondaires que sont les anges, l’affrontement avec Satan, le serpent et l’incitation à croquer la pomme (fruit de la connaissance) faisant basculer les hommes vers la culture. Gilgamesh, Héraklès, Ayu védique, héros mayas ou japonais, peut-être même Jésus sont à rapprocher.  « Qui sont Jake Sully (le héros d’Avatar, de James Cameron), Clark Kent (dans le Superman de Jerry Siegel et Joe Shuster) ou Luke Skywalker (le héros de la saga Star Wars, de George Lucas), sinon des succédanés de la figure du héros laurasien » se demande Foucart en lisant Witzel.

Pour mener à bien sa comparaison, Witzel utilise la linguistique permettant de reconstruire la structure de la langue. Il compare les grandes mythologies en utilisant aussi l’archéologie, les sciences du climat grâce auxquelles il relie les mythes amérindiens et eurasiens, du fait du passage au détroit de Béring il y a 20 000 ans. Et comme l’océan a séparé les continents, on peut penser que les mythologies ont les mêmes origines. Ce que soutenait déjà Jean-Loïc Le Quellec (CNRS). Les datations des sites fouillés dans l’Ancien monde ramènent la trame laurasienne à 40 000 ans, c’est-à-dire au début de la sortie du berceau africain. Soit au Paléolithique supérieur…

Pour le psychiatre  Carl Jung, les ressemblances viendraient de la psyché humaine qui ne rend pas utiles les recherches de Witzel qui tient néanmoins à valider ses intuitions. La génétique ayant daté le départ d’Homo Sapiens d’Afrique il y a 65 000 ans, il faut savoir si les mythes mélanésiens et australiens offrent des similitudes avec les nôtres. Le linguiste montre  qu’il n’y a pas de parenté entre ce qui est exprimé chez les peuples installés dans l’ancien Gondwana. Pas de création de l’Univers ici, mais plutôt des mythologies sur la manière dont les humains sont créés (avec de l’argile, ou du bois), ou encore sur la transformation entre animaux et humains.

Se dessineraient deux ensembles mythologiques autour des visions « laurasiennes » et « gondwaniennes » : ici, l’Univers a le même destin que l’humanité, on naît d’un couple avant de subir la tragédie du temps ; là, l’Univers est plat, imperméable au temps. Witzel n’a pas pu caractériser précisément ces mythologies gondwaniennes, tout simplement parce que les sources plutôt orales compliquent leur reconstitution.

Witzel souligne aussi ce qui les rassemble : présence de dieu et de la culture apportée aux hommes, déluges et inondation signifiant punition aux hommes trop orgueilleux, mais avec une partie sauvée sur les montagnes ou grâce à des embarcations, récit qu’on retrouve aussi chez les Aborigènes d’Australie. Pour Witzel, ce sont des mythes « pangéens », d’avant les migrations qui ont commencé il y a 200 000 ans.

Les oppositions à ces hypothèses sont déjà légion comme ce procès en racisme fait à Witzel accusé de segmenter l’humanité en deux groupes. Une affaire à suivre, mais à coup sûr, prometteuse.

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(1) Dans les rêves de Cro-Magnon, Stéphane Foucart, Le Monde, 13 mars 2014.

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