Comment Marie Heurtin, sourde-muette-aveugle, découvre le monde

Madonna del Sasso (Orselina, Ticino)

Madonna del Sasso (Orselina, Ticino)

Locarno, 10 août 2014. Dans cette terre ultra-catholique du Tessin sur laquelle veille une Madonna del Sasso orgueilleusement plantée sur son rocher, la Piazza n’a peut-être jamais été aussi grande. Elle a vibré en choeur et à l’unisson à l’histoire de Marie Heurtin (Marie’s Story, from Darkness to Light). On connaissait le réalisateur lyonnais Jean-Pierre Améris pour C’est la Vie (2001), Maman est folle (2007) déjà distingués. Améris n’a pas encore les honneurs qui ont plu sur Xavier Beauvois  (Des hommes et des dieux, 2010) racontant le drame de Tibéhirine, mais son heure pourrait approcher…

Marie Heurtin est une sourde-muette-aveugle de dix ans qui ne peut communiquer avec le monde lorsque son père la confie aux Filles de la Sagesse, installées à Larnay en Poitou, depuis 1847. La jeune fille (Ariana Rivoire), qui a failli être internée à Nantes, y arrive en 1895 et ressemble à ce qu’on appelle à l’époque un enfant sauvage : hypersensible, incontrôlable, éructant… « Monstre furieux », lit-on dans le livre que lui consacre Louis Arnould, de l’université de Poitiers. L’inventeur de l’alphabet des sourds-et-muets, Charles-Michel de l’Epée, pensait quelques décennies plus tôt, qu’on ne pourrait pas aller au-delà du lien signe-objet et que la cécité était un handicap insurmontable à la communication.

Une jeune nonne, Marguerite (émouvante Isabelle Carré) prend Marie  sous sa responsabilité. Mais l’enfant est folle de rage d’être ainsi bridée et conduit la religieuse en enfer, mais pas dans le découragement… Soeur Marguerite va construire patiemment une relation avec l’enfant. L’obstacle principal à l’éducation est bien la cécité : sans voir les objets et les paysages, comment décrire le monde ? Ce que Marguerite lui fait découvrir, c’est une sensibilité à l’extérieur par le langage des signes. En lui donnant d’abord la notion de « signe ».

Pour les géographes, comprendre le monde, c’est d’abord le voir et se le représenter par des catégories, et la conscience du lien entre le signe et l’objet, l’objet palpé et le signe mimique qui en donne l’idée. Marie Heurtin est donc initiée par les objets, un petit couteau qui fait le lien avec son passé, mais aussi l’eau, les fleurs, les croix d’un cimetière… qui la conduiront à envisager ce qu’est l’espace, la vie, la mort… Une poignante scène de neige (le tournage a lieu en Rhône-Alpes) constitue l’apothéose de l’apprentissage par soeur Marguerite : Marie peut désormais se figurer une forme de profondeur de l’espace géographique.

Ce qui a rendu possible cette victoire, ce n’est pas la science, mais l’amour et la foi. Jean-Pierre Améris a déjà dans le passé filmé l’impossible. Ici, c’est l’intuition de Marguerite, initiée par une soeur Sainte-Médulle qui s’était occupée quelques années auparavant de Marthe Obrecht, une sourde-muette-aveugle (mais non de naissance). Marguerite encore toute jeune au couvent ne perçoit pas l’obstacle à franchir quand elle veut sortir Marie de sa prison.  Le film montre la religieuse courant après l’enfant dans un arbre, tentant de rétablir le contact, se battant avec elle comme une judoka, recevant des coups, des gifles…

Le film ne montre pas ce que le professeur Louis Arnould de l’université de Poitiers constate dans son livre, Une âme en prison, (éd. de 1904) : l’enseignement solide qu’elle reçoit des religieuses en littérature, en histoire. Mais aussi en géographie : « La géographie est un des éléments les plus considérables de son programme actuel, écrit Arnould : il faut voir avec quelle intelligence elle palpe les cartes piquées à la méthode Braille par le frère Emeric, avec quelle logique elle va de point de repère en point de repère jusqu’au pays ou à la ville qui lui sont demandés : elle s’y reconnaît fort convenablement sur les trois cartes qui lui ont été successivement enseignées, la carte du monde, la carte d’Europe et la carte de France portant les départements avec les préfectures, et elle a répondu à mes diverses questions avec une précision que lui envierait certes plus d’un candidat au baccalauréat. Ce qui est curieux, c’est qu’elle se rend manifestement un compte très exact des distances : après qu’elle m’eut indiqué Poitiers, je me fis montrer par elle la Marne, en lui disant que c’était mon département d’origine, et aussitôt elle observa spontanément que j’avais fait un grand voyage pour venir de mon pays.« 

Ariana Rivoire Jean-Pierre Améris à Locarno

Ariana Rivoire Jean-Pierre Améris à Locarno

Et plus loin, en parfaite élève de Vidal de La Blache : « Les progrès de Marie en géographie sont sensibles dans la France physique et politique. Tous les visiteurs sont à même de voir avec quelle diligence elle arrive à trouver sur sa carte pointée la source d’un fleuve, la montagne d’où il sort ; elle suit délicatement avec son doigt les sinuosités de son cours jusqu ‘à son embouchure et nomme la mer où il se jette ; elle en fait de même d’un affluent, s’arrête au confluent et dit, s’il y a lieu, près de quelle ville les deux cours d’eau se réunissent. Les différentes chaînes de montagne ne lui sont point inconnues. »

L’histoire de Marie Heurtin qui meurt en 1921 de la rougeole à l’âge de 36 ans, a vite intéressé des Allemands et Néerlandais, des philosophes comme eût pu accourir Diderot, auteur d’une fameuse Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (1749), s’il avait connu cas semblable. Le film offre à voir cette quête du monde, un monde qui ne se résume pas à la nomenclature géographique, mais bien à toute son épaisseur physique de sensations auxquelles une culture va donner du sens. Les années 1880-1930 sont une période considérable pour la connaissance psychique de l’humain. D’autres histoires comme celle de l’Américaine Helen Keller (1880-1968) également sourde-muette-aveugle, écrivaine et conférencière, rendent hommage à cette époque.

Film en salle (novembre 2014)

Film en salle (novembre 2014)

Marie Heurtin mériterait d’être la révélation cinématographique de cet automne 2014 et bénéficier d’un bouche à oreille qui assure à Jean-Pierre Améris et ses acteurs la place – très haute – qu’il mérite dans notre cinémathèque contemporaine.

En salle en France le 12 novembre 2014

 

Nous avons retrouvé le travail de deux étudiants en philosophie sur la perception de l’espace par Marie Heurtin. En voici le résumé par leur professeur.

La perception de l’étendue chez Marie Heurtin (1)

Les observations que nous rapportons sont relatives au problème qui se pose tout naturellement lorsqu’on aborde l’étude d’un aveugle- sourd-muet de naissance. L’occasion paraît, en effet, particulièrement favorable de chercher quelque lumière touchant la question si controversée de la perception de l’étendue. En conduisant sur ce point notre enquête, nous n’étions guidés, d’ailleurs, par aucun souci de trouver un argument en faveur d’une école, et notre inexpérience nous était un obstacle plus sérieux que ne l’eût été même une idée préconçue.

Nous nous résolûmes donc de déterminer quelques-uns des éléments de la notion que possède de l’espace Marie Heurtin, aveugle, sourde et muette, afin d’établir dans quelle mesure elle

peut être assimilée à l’idée que s’en fait un voyant. Mais inhabiles dans cet ordre de recherches nouveau pour nous, loin de poursuivre l’application d’un plan méthodique qui nous manquait, nous avons souvent laissé aux circonstances le soin de nous suggérer l’expérience à tenter. Ces considérations expliquent le caractère de puérilité de certains faits que nous n’hésitons cependant pas à relater à cause de l’intérêt qu’offrent quelques-uns de leurs détails.

Marie Heurtin nous était présentée par sœur Marguerite dans le parloir de Larnay. Cet appartement, familier à la jeune fille, qui en connaît tous les détails, comprend comme ameublement, dont la mention est indispensable : en son milieu une table, deux fauteuils orientés face à face, disposés de part et d’autre de la cheminée, vis-à-vis de laquelle s’ouvre la porte. La pièce est enfin éclairée par deux vastes fenêtres ouvertes symétriquement au nord et au sud.

Appelée vers l’un des fauteuils, Marie est invitée à se rendre vers l’autre, ce qu’elle fait rapidement et sans marquer aucune hésitation. Il est vrai qu’au préalable elle avait parcouru avec la main le dossier et les bras du fauteuil comme pour y découvrir une orientation. Tenant compte de cette circonstance et pour juger si la mémoire des lieux pouvait lui fournir d’efficaces moyens de direction, la jeune fille est reconduite par un détour auprès du premier fauteuil dont les bras sont alors disposés face au mur. C’est vers ce dernier qu’elle se dirigea cette fois, après avoir mis à profit, comme dans le premier cas, les bras du fauteuil : ceux-ci jouaient donc, semble-t-il, à l’égard de Marie Heurtin, un rôle analogue à celui que remplit la flèche d’indication pour le voyant.

La table du parloir étant couverte d’un tapis, Marie Heurtin est priée de l’enlever et de le plier avec soin. Nous observons alors qu’avec une précision admirable elle saisit immédiatement les deux extrémités pendantes du tapis sans qu’il lui soit nécessaire au préalable d’en parcourir les bords.

Quelques instants après, elle le replaça d’elle-même, prenant un soin jaloux à s’assurer que les bouts libres tombaient également de part et d’autre. Et comme sa maîtresse, ce travail accompli, lui signalait la légère disproportion qui existait encore entre deux des extrémités, elle se remit à l’œuvre et réalisa cette fois une très régulière disposition.

Au cours de cette expérience, en suivant attentivement chacun des mouvements de Marie, il nous semblait qu’elle appréciait la longueur relative des pans du tapis à l’aide de son bras ou de sa main, pris comme unité de mesure. Cette induction fut confirmée dans la suite, sans qu’il nous soit possible d’affirmer que, procédant ainsi à la manière des peuples primitifs, Marie est livrée à sa propre spontanéité ou utilise, au contraire, les enseignements de sa maîtresse.

Quoi qu’il en soit, nous demandâmes ensuite à Marie de nous faire connaître les dimensions d’un fort volume dressé verticalement sur la table. Elle en parcourt aussitôt les faces latérales, le dos et la tranche. Renseignée par ce rapide examen, elle s’efforce de traduire la hauteur et l’épaisseur de l’ouvrage par la superposition de ses mains, ou leur écartement parallèle, les maintenant distantes de l’espace correspondant sensiblement à la dimension demandée. Il est à remarquer que l’arrangement de ses mains, pour l’expression de la hauteur comme de l’épaisseur, reproduit fidèlement la disposition qu’elles avaient eue au contact du livre. Marie ne réussit pas d’ailleurs à les représenter coup sur coup ; elle dut s’assurer à nouveau de l’épaisseur du livre après en avoir indiqué la hauteur.

Sur notre prière, sœur Marguerite invite Marie à dessiner la forme de quelques objets familiers. Cet exercice était nouveau pour la jeune fille, mais les hésitations auxquelles il pouvait la conduire nous paraissaient intéressantes. Successivement furent reproduits, avec une assez grande régularité, les contours d’une médaille, d’un carnet, de la couverture d’un livre, etc. Le tracé d’une croix dont les deux lignes perpendiculaires se coupent assez exactement en leur milieu nous semble particulièrement curieux. Marie y procéda avec dextérité, sans aide ni conseil, à mains levées. Sans espoir de succès et pour juger de ses tâtonnements, nous l’avons alors invitée à dessiner la troisième dimension. Marie s’y essaya, mais ses ébauches ne donnent lieu à aucune observation méritant d’être relatée.

Près de la table placée, comme nous l’avons dit, au milieu du parloir, Marie se tenait debout. Dans le but de déterminer si elle possédait la mémoire des lieux, l’idée nous vint de lui demander de nous indiquer par geste la direction de l’une des fenêtres de l’appartement. Sans hésitation, et avec une exactitude remarquable, elle nous désigna tour à tour de la main l’emplacement de cette fenêtre, de la fenêtre opposée, de la porte et de la cheminée. Bien plus, sur une invitation de notre part, que nous faisions sans aucun espoir de succès encore, Marie dressa exactement la topographie de la salle en marquant sur le papier, par des points, la position relative des objets, que nous avons indiqués, à savoir, la table, les deux fenêtres, la porte, la cheminée et les deux fauteuils.

De ces quelques expériences, rapportées avec la plus minutieuse exactitude, nous n’avons aucunement la prétention de déduire des conclusions générales; ce n’est point de notre compétence. Toutefois, nous ne croyons pas aller trop loin en déclarant, comme il semble ressortir des expériences citées, que Marie Heurtin a l’idée de la permanence, de la persistance des objets, que Marie Heurtin a l’idée de leur position relative.

Joseph Filhol et Gaston Peyrot,
Licenciés en philosophie de l’Université de Poitiers
.

 

Notes

1. Nous insérons ici, comme dernière pièce concernant Marie, une « observation » faite sur elle par deux de nos anciens étudiants avec toute la méticuleuse exactitude scientifique : nous l’avons récemment publiée pour la première fois dans le Bulletin des Conférences et des Cours de la Faculté des Lettres de Poitiers, n° de juin 1904.

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