Sous l’emprise d’un vert Soleil

Organisé à Bordeaux par l’Umr CNRS « Passages » (Bordeaux-Pau), le Festival Géocinema (21-23 mars) est consacré cette année aux Terres, afin « d’interroger la spécificité des liens qui se tissent à toutes les échelles entre les hommes et ces terres qui supportent leurs activités et fournissent la plupart de leurs ressources, notamment alimentaires ».

Lors de la dernière journée, le Cinéma Utopia a été choisi pour la projection d’une célèbre dystopie de 1973, Soleil Vert (titre original : Soylent Green), du réalisateur américain Richard Fleischer, d’après le roman d’anticipation de son compatriote Harry Harrison.

Dans la chaîne de fabrication du « Soleil Vert »

Cette fresque apocalyptique nous plonge dans la ville de New York en l’an 2022, gangrénée par les fléaux entremêlés de la pénurie chronique de vivres, du chômage de masse, de la corruption aux sommets d’une hiérarchie fascisante et des émeutes qui s’en suivent, sur fond d’épuisement des ressources planétaires. Lors d’une enquête sur un assassinat dans les quartiers chic de la mégalopole surpeuplée, le détective Thorn (Charlton Heston) parvient à découvrir de quoi est composé en réalité le « Soleil Vert », mystérieuse pastille alimentaire très médiatisée qui assure la survie d’une population miséreuse.

Plus de 40 ans après sa sortie en salle, que peut nous apprendre cette œuvre cauchemardesque ? Il s’agit d’un miroir des pires craintes d’une époque marquée à la fois par la publication du rapport du Club de Rome The Limits to Growth (1972), par le premier choc pétrolier (1973) et par l’aura internationale grandissante de penseurs « écologiques » parfois critiques envers la technique, comme Günther Anders, Hans Jonas, Ivan Illich.

L’esthétique et certaines prophéties de Soleil Vert peuvent paraître aujourd’hui dépassées. Pourtant, ce film jette encore une sombre lumière sur des enjeux d’une actualité brûlante, comme la traçabilité alimentaire et les inquiétudes qui l’entourent.

De façon imprévue, l’enquête de Thorn tourne à la quête géographique des origines de la principale denrée disponible. Or, si manger est un « fait social total » (Marcel Mauss) et si un aliment est un « objet sensoriel total » (comme le montre l’anthropologue David Le Breton dans l’excellent ouvrage La saveur du monde, aux éditions Métailié), toute quête des origines alimentaires recèle un questionnement à la fois géographique et existentiel, par la valeur symbolique des nourritures, ainsi que par leur potentiel en tant que ressource pour se repérer dans le monde et au sein d’une société.

L’euthanasie pour tous: scène de l’agonie préparée devant une « nature intacte »

À bien y regarder, la dystopie reproposée au Cinéma Utopia de Bordeaux est aussi un film nostalgique sur le rêve humain brisé d’une « pantopie » alimentaire : autrement dit, les images et les scènes de Soleil Vert sonnent le glas de l’art humain de rendre tout lieu sensé, sensitif, sensible, sensoriel, sensuel notamment par le biais de la convivialité, de la force symbolique et des « signes affectifs » (Yi-Fu Tuan) rattachés à ce que nous mangeons. Les scènes finales du film, marquées notamment par des projections de milieux naturels « d’antan », sont très explicites à ce propos.

Sur les aspirations pantopiques associées à la nourriture, la réflexion, les recherches ou les initiatives de sensibilisation s’étoffent depuis au moins les années 2000. Pour ne rester qu’en France, on songe par exemple à l’essai précieux Le génie des lieux de Jean-Robert Pitte (CNRS éditions), aux initiatives citoyennes inspirées du Manifeste pour des oasis en tous lieux, initié par Pierre Rabhi, ou aux travaux interdisciplinaires sur la démocratie alimentaire menées par des chercheurs comme le biologiste Ioan Negrutiu et le juriste François Collart Dutilleul, qui figuraient parmi les participants à la récente journée de réflexion « Sortons l’Agriculture du Salon » (le 25 février au Carreau du Temple, Paris), co-organisée par l’Institut Michel Serres (ENS-Lyon), le Programme Lascaux (Nantes), le Food 2.0 Lab (Paris) et la revue Alimentation Générale.

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  1. Pierre Chabat

    Bonjour Monsieur Daniele Zappalà,
    « Un air de fête : L’Opéra bouffe ! »
    Lorsqu’il s’agit de pénurie, une distinction s’opère naturellement dès lors qu’on s’intéresse à identifier son origine. En effet, d’instinct, c’est au déficit de ressources qu’à priori on attribut ce manque. Or il existe bien d’autres raisons de son apparition, et si nous voulons évoluer dans un espace géo-organisé, c’est plus aux causes qu’aux conséquences qu’il faudra s’attarder.
    Comme si, la lecture d’une carte géographique se résumait à la l’observation de son échelle et de sa légende, nous serions probablement très souvent amenés à perdre le nord et ne rien comprendre aux raisons de notre parcours.
    Le sillon d’une route ou la présence d’un dénivelé topographique, la position d’un village ou celle d’une rivière sont autant d’éléments qui nous rapproche plus de la nécessité que du hasard. Toutes les famines ne sont pas dues à la médiocrité d’une récolte fusse-t-elle répétée. C’est l’habituelle description des évènements du passé qui nous laisse croire, par facilité, à l’instar de notre lecture de carte, que l’origine du mal est la pénurie.
    Longtemps préparée et organisée minutieusement, le mise en place d’une « pénurie » par l’homme à l’encontre de ses semblables est la résultante d’une organisation qui s’appuie sur la construction d’un immense réseau de canaux « dédalisés » et sans débouchés, d’une ramification de procédés visant à verrouiller l’ouverture, l’échappatoire, et qui conduit immanquablement à la famine, l’épuisement, l’anéantissement. Si la définition habituelle d’une pénurie est un manque de ce qui est nécessaire, sans préciser « pour vivre » alors nous sommes dans ce cas, non pas en pénurie, mais en abondance de ce qui est nécessaire pour anéantir. On voit bien alors que ce n’est pas la conséquence d’une pénurie qui la définie mais bien l’amont et donc la cause.
    Ce que « Soylent green » représente à mes yeux n’a rien d’un cauchemar dans sa définition de rêve effrayant ou de tourment obsessionnel, mais bien un descriptif, certes assez romancé, d’une situation réaliste et tout à fait plausible, qui écarte un temps soit peu l’idée d’une apocalypse salutaire marquant la fin de nos tourments, et celle d’une « pantopie » totalement irréaliste. Au contraire, cette vision s’inscrit bien dans une description, certes nauséabonde, d’un possible scénario que sous-tend la flèche du temps, en insistant sur son irréversibilité.
    S’agissant de terre nourricière, c’est le dessus qui mérite une grande attention de notre part, la planète se chargeant de l’organisation du dessous avec une grande habileté, et je pense inutile d’y contribuer prématurément, même d’y glisser la tête tout comme l’autruche, au risque de rencontrer le pissenlit, mais par le mauvais coté.
    Encore qu’ingurgiter du pissenlit, autrement nommé « Dent-de-lion » est une autre manière de « bouffer du lion » et donc de trouver une ressource alimentaire beaucoup plus énergétique que le soleil vert.
    Bien cordialement
    Pierre Chabat
    PS : J’ai pu, grâce à vos propos, avancer dans ma connaissance philosophique en apprenant la signification du mot « Pantopie », dont la définition que j’ai trouvé est la suivante : « Manière de penser et vivre le monde en sa pleine diversité accordant à chaque lieu, à chaque être, l’importance et la dignité auxquelles il a droit, tout en le replaçant dans un vaste réseau de correspondances spatio-temporelles, de reconnaissance mutuelle et de responsabilité commune où il prend tout son sens. Est-ce bien la bonne ?

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