Peut-on se débarrasser de sa bagnole?

La bagnole, symbole des temps modernes. Bagnole, nom très géographique… qui vient de Bagnolet, haut lieu de l’histoire ouvrière et de la production automobile française, à présent réduit à l’état de lieu de mémoire ». La bagnole, nom sympathique qui roule en bouche autant que le véhicule lui-même, véhicule de tous nos rêves et de tous nos excès.

Car pour beaucoup, la bagnole est beaucoup plus qu’une simple bagnole. Prolongement, voire manifestation métallique de leur organe sexuel, indice de réussite sociale, d’audace, de maîtrise technique, de dextérité, chambre nuptiale de remplacement (ou principale), matrice climatisée… Il n’est que de regarder d’un peu près les publicités sur l’automobile pour comprendre l’importance de cette satanée machine dans nos vies (mais surtout celles de la gent masculine, il faut le reconnaître). Hélas, les contreparties d’un tel engouement sont aussi nombreuses qu’irrationnelles.

Les chauffards pullulent sur les routes de campagne et les enfants en ville ont intérêt à raser les murs, tant aucun conducteur ne respecte les limitations de vitesse, limitations pour les imbéciles. Sans compter l’absence presque complète d’usage du clignotant. Quel bel exemple d’individualisme! Dr Jekyl et Mister Hyde, beaucoup de citoyens honorables se révèlent de vrais fous dangereux au volant, prêts à tout pour toujours aller le plus vite possible. Mais pourquoi? Une nouvelle de Dino Buzzatti raconte la course effrénée d’un chauffard qui double tout le monde, jusqu’à ce qu’un véhicule grossisse dans son rétroviseur malgré ses efforts pour rester en avant. Et au volant de ce bolide, la Mort… Seraient-ils pressés de mourir ces chauffards?

Les conséquences paysagères de cet amour absolu pour la voiture et la vitesse se voient un peu partout, mais surtout autour des grandes villes. Prenez les nationales vers Paris, et vous comprendrez le désespoir paysager qui entoure notre belle capitale. Des terrains vagues, des palissades crasseuses, des échangeurs en veux-tu en voilà, une indigence d’aménagement dramatique. A qui la faute? Une poignée de maires avides et sans scrupules, obsédés par l’idée de « préserver le commerce » en ne régulant pas la circulation. Le résultat ce sont ces zones d’une laideur insigne, imposée aux populations et en même temps voulues par elles. Car nous sommes tous un peu schizophrènes: piétons, nous pestons contre ces saloperies de voitures, mais au volant nous vomissons contre ces bouchons et piétons qui ralentissent le sacro-saint Trafic. Les autoroutes, avec leurs infrastructures en béton gris crasseux, sont devenues banales, et tout le monde accepte leur laideur et leur tristesse. N’oublions pas les parkings souterrains (ou non), les garages, les stations service: tout un monde engendré par et pour la voiture, qui n’en finit pas de s’étendre. Mais notre liberté de mouvement n’a pas de prix, paraît-il. Une timide prise de conscience se fait, prix de l’essence oblige, mais l’obsession du parking « au plus près de » reste encore monnaie courante. Au risque de détruire la convivialité séculaire des villes, les grands sites touristiques…

Mais nous n’en sommes pas à une contradiction près. Le règne de la voiture reste donc sans partage, et les cyclistes à la campagne doivent serrer les fesses pour ne pas être renversés par voitures et poids lourds qui ne ralentiraient pour rien au monde.

Circuler, le plus vite possible: c’est l’impératif catégorique de notre civilisation marchande. Depuis la fin du XVIIIe siècle, l’injonction de circuler l’emporte sur tout le reste. Et Jacques Lacarrière a eu beau écrire Chemin Faisant dans les années 1970, alors que tout le monde se fichait bien des randonnées pédestres, les choses no’nt pas réellement changé. Nous circulons encore plus, nous y passons encore plus de temps, dans ces multiples transports. Mais en sommes-nous seulement plus heureux?

Rien n’est moins sûr…

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  1. Gilles Fumey

    Eh l’ami, n’oublies pas l’automobile buissonnière, celle des jours d’été entre les moissons, celles des sous-bois d’automne en leurs flamboyantes livrées, celles de l’hiver sur la neige étincelante ou du printemps aux patchworks agricoles.
    La bagnole, c’est le sexe des hommes mais la maison des femmes. Leur coquille douce où elles savourent la musique, conversent avec leurs bébés. Une co-maison, disait le géographe Jean-Luc Piveteau.
    Pour répondre à la question : on peut se débarrasser de sa bagnole, mais il faut habiter dans une ville où il y en a beaucoup….

    Publié le 22 juillet 2013 à 17:21
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