Tokyo qui rit, Istanbul qui pleure

Depuis plusieurs semaines, les paris allaient bon train pour savoir qui de Tokyo, Istanbul ou Madrid accueillerait les J.O. d’été de 2020. Hier, la décision est tombée : la capitale japonaise aura l’insigne honneur d’être le centre de l’attention mondiale durant un été, ainsi que de voir affluer contrats et investissements de toutes sortes. Comme à chaque décision, des centaines d’idiots utiles, petits drapeaux multicolores à la main, ont inondé nos écrans, clamant à qui voulait l’entendre leur joie de voir leur ville ou leur pays recevoir un événement sportif mondial, eux qui n’en tireront aucun bénéfice, si ce n’est celui de voir leurs impôts désormais destinés à financer la construction d’enceintes sportives aussi inutiles qu’éphémères.

Les experts objecteront que le dossier japonais présentait les meilleures garanties de succès : une réserve déjà constituée de plus 4 milliards de dollars, des infrastructures existantes, la proximité des sites les uns par rapport aux autres, etc. Mettons-nous toutefois à la place des membres du C.I.O. pour qui le choix a dû être cornélien : privilégie-t-on l’un des pays européen les plus victimes de la crise économique mondiale ? L’expérience d’Athènes pour les J.O. de 2004 a sûrement refroidi bien des ardeurs madrilènes… Donne-t-on au contraire la primeur à Istanbul dont les élus locaux ont durement réprimé au mois de juin dernier un mouvement de contestation qui risque à tout moment de se réveiller ? Non, non, mieux vaut le pays qui a connu la pire catastrophe nucléaire mondiale depuis Tchernobyl. Reconnaissons néanmoins la maestria du gouvernement japonais dans le domaine de la langue de bois qui présenta la candidature tokyoïte comme une opportunité à saisir pour redonner le moral à sa population après Fukushima…

Madrid savait que sa candidature n’avait que peu de chance de retenir l’attention des membres du C.I.O. Pour Istanbul, favorite après la visite des commissaires au printemps, la désillusion est grande et marque l’échec de certaines orientations politico-économico-sportives. L’organisation des principaux événements sportifs mondiaux depuis plusieurs années (championnat d’Europe de natation (2000 et 2009), championnat d’Europe (2001) et du monde (2010) de basket, finale de la Ligue des Champions de football (2005), et dernièrement, le championnat du monde de football des moins de 20 ans) devait logiquement aboutir au plus grand événement de tous, les Jeux Olympiques. Le nouveau stade Olympique, construit et inauguré en grande pompe, mais quasiment inutilisé depuis, n’aura donc pas la chance d’accueillir une de ces cérémonies aussi longue que de mauvais goût comme seuls les J.O. en ont le secret…

Pour le chercheur Jean-François Polo cette effervescence événementielle témoigne de la volonté du pays de donner des gages de sérieux en vue d’une future entrée dans l’Union Européenne[1]. Peut-être valable il y a quelques années, cette hypothèse paraît aujourd’hui obsolète. La municipalité, directement soutenue par le Premier Ministre Erdoğan, voulait plutôt faire de ces Jeux le symbole ultime de l’entrée d’Istanbul dans le concert des métropoles mondiales. Et, argument important dans la rhétorique de l’AKP, d’être le premier pays musulman à organiser une manifestation sportive aussi importante, le Qatar n’organisant la Coupe du Monde de football qu’en 2022.

A l’échelle de la métropole, la victoire d’Istanbul aurait permis de légitimer certains projets urbanistiques faisant aujourd’hui débat comme l’accentuation de l’urbanisation de zones pour le moment vierges de construction – notamment dans la forêt de Belgrade au nord-ouest – et de noyer dans un engouement populaire factice des mesures urbanistiques expéditives[2].

Il est évident que la défaite d’Istanbul pour l’attribution des J.O. ne remet en aucune façon les orientations urbanistiques de la ville, tout au plus retarde-t-elle la mise en place de ces projets. Elle donne néanmoins un message assez clair aux dirigeants turcs : le chemin est encore long pour faire d’Istanbul un des points nodaux de l’organisation urbaine mondiale.

Pierre Raffard

En une: L’annonce des résultats aux délégations japonaise et turque



[2] Pensons par exemple aux populations expulsées du quartier d’Ayazma qui virent leurs habitations rasées pour laisser place à la construction du stade Olympique.

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