Le sujet qui fâche : haro sur les prépas?

Calmée la tempête ? Pas sûr, car la volée de bois vert qu’a cru prendre la corporation des profs de prépas les a rendus surpris et amers. Sur leur petit nuage, ils regardaient la crise passer dans les manuels qui leur arrivaient entre les mains (au moins pour les prépas HEC), sinon du balcon des lycées où la médiocrité supposée de l’université ne semblait pas les toucher. Les railleries dont ils ont été l’objet dans la presse les ont surpris. Alors, ils ont pris leur plume pour disserter dans des médias plus charitables, tel La Croix du 19 décembre, qui prêtait ses colonnes à Emmanuel Godo, d’un lycée lillois, titrant son curieux article « Eloge des prépas ».

On y lisait que le ministre philosophe avait « attaqué » les prépas et avait trouvé vent debout « une comumnauté de (..) citoyens » attachés à ces classes « objets de bien des fantasmes et souvent mal connues ». Passons sur le climat dont ont besoin ces bénédictins « habitués au calme de l’étude plus qu’à l’agitation médiatique » et excusons-nous ici de les avoir dérangés par nos questions non moins citoyennes.

Du catalogue de (fausses) idées reçues ramassées chez quelques déçus (les prépas des « lieux inhumains »), E. Godo passe aux louanges sur les « progrès stupéfiants » des étudiants devant une « cible de très haute ambition ». Sur la cible, pourra discuter puisque beaucoup ne la regardent même pas. Sur les progrès, on dira que les salves de devoirs que donnent des enseignants à des étudiants consentants ne peuvent pas produire autre chose. On éludera la contenu des progrès : en expression écrite ?  En méthodologie ? En savoir savant ? Sans doute, encore que faudrait-il s’entendre sur le mot « savant ».

Notre Candide feint de croire que les prépas ne sont pas élitistes mais 70% de non-boursiers, est-ce représentatif de la société française ? Sensible à l’argument économique selon lequel l’enseignement serait « gratuit » pour les étudiants (un peu vite dit), E. Godo n’a que le mérite à la plume. Est-il utopiste de rêver que dans une autre société, le « mérite » ne soit pas que de recracher des cours, être « brillant », rapide et arriver le premier sur une ligne d’arrivée ? Nos si grandes élites qui n’ont pas vu la crise, qui ne savent pas nous en dépêtrer, qui s’avèrent être de si piètres politiques méritent-elles un tel traitement de faveurs ? On tremble de savoir que dans aucun autre pays du monde où existe ce système excellent, l’enseignement supérieur ne soit pas capable de produire aussi des élites. Comment font les Allemands, les Etatsuniens, les Japonais qui n’ont pas de prépas et qui trustent tant de places haut placées dans les classements internationaux ?

Vient ensuite la quête des raisons de ‘l’acharnement des ennemis déclarés des prépas ». E. Godo mélange (on ne dira pas habilement car la confusion est patente) le rapport Pisa et l’inégalité que pointe ce même rapport qui n’a rien à voir avec ce que demande le ministre. Il feint d’être horrifié par les procès en « conservatisme » qu’on fait aux prépas car leur pédagogie aurait évolué sans dire en quoi ni comment tant les concours ont peu évolué dans leurs objectifs et leurs modalités. Le louable élargissement des débouchés ne fait jamais qu’apporter à l’université ou aux grandes écoles au niveau licence ou master des étudiants qui devront faire de gros efforts pour s’adapter à des exigences radicalement différentes de celles des concours.

E. Godo aime parler « d’attaque des prépas » alors que l’effort de solidarité qui leur est demandé porte essentiellement sur des salaires d’une majorité des enseignants, salaires que le ministre juge (à tort ou à raison) injustifiés. Pourquoi E Godo ne porte-t-il pas le fer où il le faut, notamment sur ces décharges horaires pour cause de préparation de cours et de corrections de copies, décharges qui donnent à tant de ses collègues l’occasion, non seulement de faire passer des oraux (trop ?) bien rémunérés * mais de faire des heures supplémentaires qui ne devraient pas être autorisées puisqu’il y a justement des décharges..

Au lieu de quoi, E. Godo s’enflamme sur le « savoir au centre », ouvre des portes ouvertes (le « savoir véritable » dispensé en prépas), nie « protéger son portefeuille » que M. Peillon voudrait lui voir ouvrir un peu sans renier leur « foi [aux] choses de l’esprit qui sont le coeur de tout enseignement digne de ce nom« . Ce cri du cœur blessé, on ne nous le fera pas. Appelons un chat un chat.

Renvoyons aux critiques établies par la presse quotidienne nationale sur ce qui est le nœud de cette affaire : l’utilité des prépas dans un monde hors France qui s’en passe très bien, la petite hypocrisie sur l’égalité et la légère myopie d’une partie des enseignants sur les enjeux de l’enseignement supérieur aujourd’hui qui dépassent très largement la simple question de l’élitisme. Si les prépas veulent être comprises, il leur faut participer aux débats et ne pas jouer les offusquées de théâtre.

 

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Pour donner un exemple du décalage sur ce que pensent les profs des chères élites avec les questions qu’on se pose ailleurs que dans leurs écuries, voici quelques lignes tirées d’un article de Laure Belot, « Le Monde » du 28 déc. 2013, qui tombe à point nommé. Très belle critique des « élites » dont la majorité ont été formées en prépas.

 

Les élites débordées par le numérique

De fait, le problème n’est pas seulement générationnel mais bel et bien français. Ce qui fait écrire à l’éditorialiste britannique Simon Kuper, le 10 mai, dans le Financial Times :  » Les élites françaises n’ont pas été entraînées à réussir dans le monde mais dans le centre de Paris. «  Le constitutionnaliste Dominique Rousseau avance une explication :  » Le problème en France n’est pas tant la déconnexion des élites que la nature même de l’élite, recroquevillée sur les énarques, que l’on retrouve partout, dans les banques, les assurances, les grands groupes, les cabinets d’avocats, les cabinets ministériels, à l’Élysée, à la direction des partis politiques… Cette élite parisienne unidimensionnelle, qui manque de diversité, manque aussi de capteurs pour saisir la société. Autant l’«énarchie» a été très utile pour construire la nation, autant actuellement, compte tenu de cette révolution numérique, elle devient un obstacle. «  Pour ce membre du prestigieux Institut universitaire de France, on assiste à un double mouvement. Face à ce nouveau monde, cette élite réagit classiquement :  » Elle a été formée à l’idée que la volonté générale ne peut être produite que par elle et non par la société, où il y a trop d’intérêts et de passion. C’est une culture de méfiance des risques de fauteurs de trouble,poursuit-il. Mais la déconnexion n’est pas à sens unique. En bas, la société fonctionne sur elle-même, en réseau. Elle pense, communique sans les élites, invente ses propres règles et se moque de les faire passer par le haut. Le peuple se déconnecte aussi. « 

Un double mouvement exacerbé par l’attitude des  » élites intermédiaires « , poursuit-il. Autrement dit les intellectuels, les médias, les universitaires qui ont l’oreille des puissants.  » La grande majorité d’entre eux ne jouent pas leur rôle de passeur pour raconter ce qui arrive. Ces intermédiaires rêvent d’appartenir à l’élite principale et cherchent donc à lui plaire. Ils adoptent les codes et les sujets de prédilection de celle-ci. Bien sûr, il existe des penseurs connectés, mais même s’ils ont du succès, notamment par des livres, ils n’ont pas de capacité d’influence. «  Une vision que reprend Jean-Michel Billaut, auteur de l’ouvrage Quand la Fr@nce se réveillera, dont certaines parties sont accessibles en ligne (http://billaut.typepad.com) :  » Depuis la révolution agricole, il y a dix mille ans, nous sommes organisés de manière pyramidale. Nous avons eu les rois, puis les bourgeois après la révolution industrielle, puis lesgrandes écoles depuis la seconde guerre mondiale. Nous sommes dans une fabrique d’élite intergénérationnelle qui pousse ses dauphins pour pérenniser le passé et le pouvoir. Je viens d’interviewer 2 500 créateurs de start-up. La France 2.0 est très réveillée. Elle a un fonctionnement horizontal. Il n’y a que les élites qui ne le voient pas. « 

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* Note : Jusqu’à 74 euros l’heure pour un enseignant de chaire supérieure, à comparer avec 40,90 euros pour une heure supplémentaire à l’université.

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  1. Michel Urban

    Bravo ! Mais c’est la « trêve des confiseurs », alors je ne développe pas plus…Après une longue expérience de cancre jusqu’au bac (que j’ai passé et eu « avant 68 »), des études qui m’ont donné une licence, un métier dans lequel ces études se sont avérées utiles, voici que j’ai observé la scolarité (banale) et maintenant les « études » (chaotiques) de mes enfants, et j’ai accompagné ça d’une « militance » de « parent d’élèves » et « FCPE » (que j’ai fini par quitter aussi), expérience qui se conclut par des idées quasi obsessionnelles. Je suis « contre » les prépas (bientôt des « prépas CM2 » ?), contre les mentions (où alors la « S » pour tout le monde), contre les « classements » (fût-il de « Shanghai » ou des « lycées de votre région » -et je ne dis pas ça parce que le lycée de ma petite ville, où mes enfants ont été, figure parmi les bons derniers…), contre ‘la sélection par la non-orientation », contre un « système » où en gros les kinés et les dentistes ne seraient que des médecins ratés… J’ai fait deux expériences (empiriques, locales, non-écrites) La première, presque banale, est que chaque année le journal local publie le trombinoscope des « mentions TB » ; dans une petite ville où « tout le monde se connaît », il est assez facile de constater qu’ensuite nos chers TB en grande majorité ne « deviennent » ni plus ni moins que la majorité de leurs camarades. La deuxième, plus amère et sans doute cause de tout ce qui précède, est ma participation au titre de la FCPE à des « commissions d’appel » (de redoublement) où j’ai rencontré des cas où il était, de mon point de vue, tout simplement scandaleux que l’appareil éducatif ait laissé les jeunes en question en arriver là (c’est à dire nulle part, sans possibilité de retour, de réorientation ou de passerelle) manifestement sans s’en rendre compte ou pis sans savoir quoi faire. Il va de soi que lorsque j’ai exprimé cela publiquement devant la commission, le Proviseur qui la présidait m’a menacé de m’obliger à quitter la séance !

    Publié le 28 décembre 2013 à 09:30
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