Le tatouage se (re)mondialise

La terre entière sera-t-elle bientôt tatouée ? A t’elle pas jamais cessé de l’être ? On peut se poser ces questions car le tatouage, réservé jusque récemment en Occident aux populations considérées comme marginales (truands, forçats, prostituées…) apparaît  dans les contextes les plus variés Il sort de sa marginalité pour devenir très tendance. Il suffit de se promener en ville pour constater  dans la rue ou dans les cafés à quel point les  hommes et femmes arborent plus ou moins discrètement des tatouages.

Dessin d’un chef maori, 1784 par Parkinson suite au premier voyage du capitaine James Cook en Nouvelle-Zélande. Source: Parkinson, Sydney. A journal of a voyage to the South Seas. London, 1784, plate 16

Le tatouage est aussi vieux que l’humanité. Il parcourt toutes les cultures avec des nuances extraordinairement complexes. Le mot même provient des langues polynésiennes, du tahitien tatau qui signifie dessin.

Le plus vieil exemple connu de tatouage est celui d’Ötzi, cet homme dont le corps a été retrouvé momifié dans les Alpes voici quelques années. Il est tatoué de signes géométriques facilement visibles. Il aurait vécu il y a environ 5300 ans avant l’ère chrétienne. Une datation plus récente situe sa mort à environ 4546 ans BP (Before Present, c’est à dire avant les années 1950)

Le tatouage que nous connaissons ayant été découvert par les Européens dans le Pacifique, ce sont les marins qui vont rapporter ces signes gravés dans la peau en Europe. Mais ils vont connoter le tatouage comme une pratique populaire, alors que chez les Maori par exemple, le tatouage était au contraire une marque de distinction sociale.

A quoi sert le tatouage ? Hegel, dans ses cours d’esthétique, expliquait que le vêtement et tous les ornements corporels étaient utilisés comme une stylisation du corps, sa symbolisation. Le tatouage intervient pour raconter quelque chose : soit le rang social, soit une appartenance, comme les yakuzas japonais, ou encore un pur ornement comme c’est le cas dans les sociétés modernes actuelles.

Mais n’est-ce que cela? Se marquer la peau, de manière (presque) définitive, c’est aussi inscrire sur soi, voire en soi, des signes ou des symboles porteurs d’une forte signification : on le porte vraiment sur soi, à même la peau, plus encore qu’un vêtement. Ce peut être aussi une revendication politique, ou même une revendication religieuse. Il peut enfin être subi, comme une marque d’infamie, ou une vexation, comme dans le cas des déportés tatoués à leur arrivée dans les camps.

Une machine à tatouer actuelle. Les premières datent de la fin du XIXe siècle

Les techniques varient selon les cultures et les continents: entre les tatouages polynésiens qui sont aussi des sortes de scarification, en relief, et les tatouages actuels faits avec minutie à l’aide de machines sophistiquées, il y a toutes sortes de techniques plus ou moins complexes.

Le tatouage est bien plus qu’un simple ornement corporel. C’est un véritable langage, démultiplié par les nombreux styles existants.

Aujourd’hui, une économie mondiale du tatouage se dessine : les célébrités ont lancé la mode, les media de masse relaient ces tendances et les mondialisent instantanément. Le tatouage devient planétaire, voire ubiquitaire. Peut-on l’apparenter au piercing ? Une vague « tribale » a démarré dans les années 1990 aux États-Unis, contemporaine du grunge pour se répandre là aussi sur toute la planète. Le rapport au corps dans la culture anglo-saxonne est complexe : on ne peut montrer certaines parties du corps en public. Faire du bronzage seins nus sur les plages revient à une attaque à la pudeur. Le tatouage est peut être issu de la contre-culture américaine, en réaction au puritanisme officiel ?

Le tatouage remet en cause un certain ordre social comme il contribue à le confirmer. Il reste pleinement dans l’univers des signes sociaux. L’esthétique intervient, mais de manière presque secondaire. Reste l’aspect encore subversif, perçu par certains comme dangereux, alors que le tatouage procède aussi, dans une perspective plus individualiste, de l’affirmation de soi pour, ou contre son contexte social d’existence.

Qin Ga, ‘Site 22: Mao Zedong Temple,’ 2005

L’artiste chinois Qin Ga a fait de son corps une œuvre d’art en y inscrivant des cartes tatouées à partir de la Longue Marche des maoïstes. Un territoire s’est ainsi progressivement « incarné » sur lui-même. Il a refait le trajet de la Longue Marche et s’est fait progressivement tatouer les étapes de la route sur le dos. Work in progress, il inscrit ainsi son itinéraire dans une cartographie de chair.

Finalement, le tatouage est un vrai caméléon, il se transforme sans cesse et se joue, actuellement, des continents.

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Wikipedia propose un article bien documenté sur la question.

Le site Cultivoo recense les différentes pratiques du tatouages et tente une périodisation du phénomène.

Le musée du quai Branly consacre une exposition au tatouage à partir du 6 mai 2014 : à ne pas manquer !

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5 commentaires ont été rédigés, ajoutez le vôtre.

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  1. Stephane N.

    Bonjour Brice,

    Article intéressant. Dans la même veine le reportage diffusé il y’a quelques semaines sur ARTE « Tous tatoués » apportait pas mal d’informations sur la question des origines et la démocratisation du tatouage.

    Par contre la photo qui illustre l’article est un montage (même si les tatouages avec « effet 3D » existent).

    Stéphane.

    • Bonsoir Stéphane. Merci pour le commentaire. Je vois que tu as l’œil pour le montage! Je verrai si nous conservons ou changeons la photo…

  2. Arnaud

    Le tatouage semble bien être polysémique et s’inscrire dans populations, des territoires et des époques. Il y a semble-t-il un monde entre le tatouage polynésien dont nous prenons connaissance au 17e siècle et la jeune Parisienne qui se fait tatouer un ange sur l’épaule…
    David le Breton qui travaille et enseigne à l’université de Strasbourg sur ce qu’il appelle « une anthropologie du sensible » a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet (signes d’identité ou la peau et la trace)
    Son dernier ouvrage « L’adieu au corps » parle du virage transhumaniste…

  3. Marie Dupin

    Attention aux erreurs de datation
    Le plus vieil exemple connu de tatouage est celui d’Ötzi, cet homme dont le corps a été retrouvé momifié dans les Alpes voici quelques années. Il est tatoué de signes géométriques facilement visibles. Il aurait vécu il y a environ 5300 ans avant l’ère chrétienne.
     » Une première datation par le carbone 14 indiquait que l’individu a vécu durant une période comprise entre 3 350 et 3 100 av. J.-C. Une datation plus précise par spectrométrie de masse par accélérateur permet d’estimer l’âge à 4 546 ± 15 ans BP, ce qui correspond à la période du Chalcolithique7. » wikipedia

    Publié le 1 décembre 2014 à 10:49
    • Merci pour cette précision, j’ai modifié l’article en conséquence. La première datation, rapportée par l’Encyclopedia Universalis, était plus ancienne.

      Publié le 1 décembre 2014 à 11:55
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