Le Burkina Faso en ébullition

Le « pays des Hommes intègres » (signification du « Burkina Faso ») ne veut plus de son sempiternel président, Blaise Compaoré, au pouvoir depuis… 1987! La rue le fait comprendre depuis plusieurs jours, et tout le monde se demande qui dirige le pays depuis les manifestations, parfois violentes, contre le pouvoir en place. Comme l’ont souligné nombre d’observateurs, l’unité de l’opposition a permis de contester avec efficacité le maintien au pouvoir de l’actuel président, qui voulait modifier la constitution afin de s’assurer un maintien au pouvoir quasiment à vie. Visiblement, certains « élus » se pensent indétrônables.

Mais voilà, les populations ont évolué; certains disent même qu’elles ont « mûri » et que cette maturité politique se traduit par ces manifestations intransigeantes. On fait aussi des comparaisons avec la Tunisie, car nombre de pays d’Afrique suivent avec attention les événements au Burkina: si Compaoré tombe, cela voudrait dire que tous les présidents à vie que compte l’Afrique pourraient voir leurs jours au pouvoir comptés. Le burkina Faso n’est pas un pays qui fait beaucoup parler de lui, même si les intérêts français y sont importants. La Françafrique, qui s’accommodait si bien des dictateurs locaux, bégaie et les populations semblent prendre en main leur destin.

L’image semble trop belle pour être vraie, et pourtant, c’est ce qui semble se passer, une fois de plus via les réseaux sociaux et la réactivité de la Toile. Compaoré ne peut pas dissimuler ses manoeuvres, pour grossières qu’elles soient. Pour dissimuler les exactions, il faut des moyens de coercition que ne possède pas le pays. De plus, l’armée et la police semblent en partie au moins fraterniser avec la foule. Le président peut donc compter ses abattis…

La violence est présente, puisqu’il y a déjà eu plus de trente morts du côté des manifestants, mais la répression, pour les raisons évoquées, reste plus que modeste. Quelque chose semble donc en train de basculer.

Le Burkina Faso. Source: indoafrican.org

De quoi s’agit-il en fait? Car entre la Tunisie, le Maghreb en général, le Burkina maintenant, la Turquie et Hong Kong (liste non exhaustive), la contestation par les peuples des pouvoirs trop bien établis semble devenir un modus operandi appelé à durer. La vieille théorie d’Aristote énoncée dans sa Politique décrivant la démocratie directe, revivifiée par Rousseau, semble émerger à la faveur des Réseaux: l’information politique en direct peut tuer dans l’oeuf certaines répressions, même si ce n’est pas la panacée, comme nous le voyons dans le cas de la Syrie.

Mais se pose alors une question d’échelle: à partir de quelle quantité de participants quitte-t-on une authentique démocratie directe? Lancinante question. Aristote évoquait 30000 comme chiffre idéal du nombre de citoyens pour maîtriser ce type de démocratie. La »démocratie électronique » permettrait-elle de dépasser ce chiffre en accroissant une sorte de productivité politique des consultations? Le danger, on le sait, serait la démagogie, à l’origine de bien des dérives autoritaires dont la Grèce ancienne a déjà pâti. Rien de nouveau sous le soleil…

Et pourtant, avec la mondialisation libérale, on a l’impression d’assister à une gigantesque normalisation du monde: les systèmes économiques, mais aussi politiques et culturels se standardisent à grande vitesse. Et comme « on » estime que le développement est, tout comme la technique, neutre, on suppose que tous les pays doivent un jour ou l’autre rejoindre les pays riches. Cela sous-entend de partager un même projet, une même vision du monde, un même système de valeurs. C’est visiblement très rassurant pour nombre de nos contemporains « occidentaux », qui se disent de manière sous-entendue que « finalement, tous ces peuples barbares vont devenir comme nous« . Ouf, tout le monde est pareil, tout le monde est libéral, tout le monde est consumériste, tout le monde mange au fast food, tout le monde veut une voiture climatisée et un frigo pour faire des glaçons, tout le monde…

C’est un vrai défi pour les géographes que de comprendre ces processus à la fois de formidable nivellement des différences, mais aussi de différenciation, car ce nivellement engendre son contraire. Au prix d’une violence, symbolique ou pas, parfois inouïe. Cf.  l' »État islamique »…

Enfin, la standardisation des systèmes politiques reste une question passionnante car elle fait fi des différences culturelles et historiques locales, et en même temps elle s’appuie sur eux. D’une certaine manière, c’est comme si le projet des néo-conservateurs états-uniens d’imposer leur démocratie à coup de bombes avait été rendu totalement obsolète par l’arrivée des acteurs politiques issus de la société civile elle-même.

Et en ce cas, les « modèles » politiques » sont tous à réinventer: en effet, les partis dits traditionnels, qui servaient de relai aux masses pour exprimer leurs opinions, sont eux-mêmes rendus obsolètes, car ils ont souvent trahi leur base en prenant goût au pouvoir. La situation devient donc, globalement, très inconfortable pour les potentats auto-proclamés et impeccablement réélus.

C’est plutôt une bonne nouvelle, non?

En une: un manifestant à Ouagadougou, le 30 octobre. Source: Reuters/Tribune de Genève

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