Lyon si belle en son miroir

A quelques encâblures de l’ouverture de la fondation Vuitton du bois de Boulogne (Paris), Lyon ouvre son ébouriffant  Musée des Confluences. Le syndrome de Bilbao a encore frappé. Après Metz et Lens, Lyon voulait s’arrimer à l’époque. Même si le chantier a duré des plombes, voici donc au nez de la plus célèbre confluence de France un scarabée cubiste, une silhouette bizarre comme Lyon aime en réserver à ceux qui la traversent. N’avons-nous pas, à l’autre bout de la presqu’île, une « soucoupe volante » depuis le TGV au débouché du tunnel de Caluire sur le Rhône, gigantesque salle du palais des Congrès dessinée par Renzo Piano ? Sans oublier cette masse inqualifiable que les Lyonnais appellent « l’éléphant retourné » et qui désigne la pieuse basilique de Fourvière.

L’éléphant sur sa colline

De loin – c’est-à-dire pour beaucoup de Français, de Paris -, Lyon entretient un singulier rapport à son image. On l’a souvent dite « sans monuments ». Avec raison. Paris s’est fait une silhouette de Parisienne effilée à la Belle Epoque avec la Tour Eiffel. Londres, New York, San Francisco, Berlin, Rome, Athènes, Jérusalem avaient toutes trouvé leur silhouette lorsque Lyon crayonnait un « y » en hommage à une singularité hydrographique allant jusqu’à s’enkyster dans le toponyme lui-même. En quelque sorte, le confluent était devenu la marque visuelle de Lyon alors que le site lui-même du confluent était un gigantesque no man’s land équipé, entre autres, d’un marché gare sans âme architecturale. Qu’à cela ne tienne ! Les politiques locaux bousculés par l’irascible et grinçant Raymond Barre, ancien professeur d’économie à Sciences-Po, devenu maire, durent se rendre à l’évidence : comme la Castafiore si belle en son miroir, Lyon, devait .trouver son image, comme toutes les métropoles dignes de ce nom.

Pourtant, c’est au milieu des années 1980 qu’un maire au nom prédestiné de Michel Noir fit la lumière sur la ville. Récupérant la vieillotte fête des lumignons tremblotant sur leurs fenêtres le 8 décembre, le maire développait cette propension curieuse des Lyonnais – séduits par les systèmes halogènes – à éclairer leurs rues indirectement, c’est-à-dire par… les façades. Si belle en son miroir nocturne, Lyon allait briller de tous ses feux. Les ingénieurs de la ville des frères Lumière, inventeurs du cinéma, s’emparent des technologies au laser et mettent en scène leur ville nocturne. La belle de jour vient déjà de faire une toilette toute italienne en se peignant en rose comme les belles demeures florentines. Les ponts font briller l’encre des fleuves, la façade oubliée de l’Hôtel-Dieu change le vieil hospice en princesse. La fièvre du 8 décembre attire les foules, s’exporte dans les autres villes du monde. Lyon devint la plus belle femme du monde des villes.

Mais lorsqu’il fut question de la classer au patrimoine mondial pour donner l’éclat médiatique qu’elle méritait, on a cherché alors  les figures emblématiques de la ville. Dans la liste alors dressée par Wikipedia, les services municipaux nous apprennent  que la ville est la « 5e qui compte le plus de monuments historiques » après Paris, Bordeaux, La Rochelle et Nancy ! Vivre ! N’est-ce pas un coup du beaujolais ? Les Toulousains, les Strasbourgeois et les Nantais apprécieront ces curieux comptes d’apothicaires signalant 52 édifices comptant au moins « une partie classée », les 195 autres étant seulement « inscrits ». Peu importe. Lyon qui aime si peu Paris doit pourtant une fière chandelle à Malraux qui fit sauvegarder son centre du Vieux-Lyon, l’un des plus grands périmètres Renaissance de l’Europe après Venise. C’est d’ailleurs ce « centre » qui devint le noyau du périmètre classé à l’UNESCO aujourd’hui, révélant qu’une ville pouvait être inscrite sur la fameuse liste en agrégeant des quartiers, faute d’avoir des monuments à signaler.

Louis XIV surveille Lyon sous sa bulle (8 décembre)

Car la Place Bellecour est bien mal nommée à côté de ses consoeurs italiennes et espagnoles, voire toulousaine… Elle porte comme un tampon français la statue équestre d’un roi versaillais en son centre. A l’autre bout de la presqu’île, au pied de la Croix-Rousse où l’on a sorti du sol un amphithéâtre romain horriblement mis en valeur, la place des Terreaux paraît bien mal dessinée, assemblant quatre lignes de façades qui Ne parviennent pas à dialoguer et qui sont plombées par une fontaine de Bartholdi dont la municipalité ne sait que faire. Toute la ville de Lyon qui porte 2000 ans d’histoire collectionne des petits bouts de joyaux, tels la flamboyante Saint-Nizier, la monastique Saint-Martin d’Ainay, l’orgueilleuse Saint-Bruno, de splendides palais italiens, des cours obscures du quartier des canuts mais aucun grand monument qu’on viendrait voir comme la place Stanislas de Nancy, les cathédrales d’Amiens et de Strasbourg, les arènes de Nîmes ou la place du Capitole de Toulouse.

Gare régionale TGV Lyon-Saint-Exupéry

Même la région  Rhône-Alpes au double-nom qui a tenté  le mariage à trois avec l’Auvergne avait dû embaucher le catalan Santiago Calatrava pour donner une silhouette à la gare souterraine du TGV dans le hub de St-Exupéry. Mais ce superbe oiseau prenant son envol à deux pas de l’aéroport ne peut être annexé par Lyon.

C’est dire combien le musée des Confluences va peser de toute son esthétique. Les édiles voulant frapper les esprits entrant à Lyon par le Sud se sont-ils demandé si les nombreux contournements ne vont pas faire du tort à cette politique ? Et si par hasard le public (500 000 visiteurs espérés) entrait dans le ventre du scarabée, trouvera-t-il son plaisir dans ce gigantesque cabinet de curiosités ? Car une chose est bâtir un monument, une autre est l’occuper avec des collections aussi hétéroclites que celles du Muséum d’histoire naturelle, du Musée colonial, des objets rapportés par les missionnaires de l’Oeuvre de la propagation de la foi et, bien sûr, des cabinets de curiosités locaux constitués depuis le XVIIe siècle.

Ce musée qui pourrait être un musée « des civilisations » veut susciter le même émerveillement à l’intérieur qu’à l’extérieur. Voulez-vous toucher une météorite lunaire ? Une dent de dinosaure ? Un tambour de Nouvelle-Guinée ? Ce sera possible. Et comptez que les réserves qui collectionnent 2,2 millions d’objets vont surprendre.

En attendant, la très riche ville de Lyon et son ancien Conseil général gémissent sur le coût « pharaonique » de l’opération. Personne n’a retenu le nom de l’architecte (1) qui pourrait, tel Franck Gehry à Bilbao, aider à décrypter l’étrange silhouette qui s’avance sur ces terres instables entre Saône et Rhône. Et qui nous rendra Lyon encore et toujours singulière, et pour ceux qui l’aiment ainsi, si belle en son miroir.

Gilles Fumey

 

(1) Sur cette question, on lira avec profit l’article de Frédéric Edelmann, Le Monde, 19.12.2914 dont voici un extrait :

« En constituant leur équipe, les architectes de l’agence autrichienne baptisée Coop Himmelb (l)au (jeu de mots sur himmelblau,  » bleu ciel « , et himmelbau,  » construction dans l’espace « ), à savoir Wolf Prix et Helmut Swiczinsky, avaient prévenu les éventuels amateurs :  » L’architecture contemporaine sera honnête et vraie lorsque les rues, les espaces ouverts, les bâtiments et les infrastructures refléteront la réalité urbaine, lorsque la dévastation de la ville sera transformée en fascinants symboles de désolation. La désolation, résultant non de la complaisance, mais de l’identification de la réalité urbaine, développera les désirs, la confiance en soi et le courage de prendre possession de la ville. « 

Ils s’ancraient alors dans un courant qui, s’inspirant du philosophe Jacques Derrida, entendait appliquer à l’architecture les principes du déconstructivisme, c’est-à-dire secouer les certitudes de la pensée pour organiser à partir des ruines ainsi créées d’autres vérités, d’autres sens. En architecture, par exemple, cela consistera à mettre sens dessus dessous les principes ordinaires de la construction tout en faisant en sorte que le résultat tienne debout. Car, en ce domaine, la responsabilité pénale existe, au contraire de la philosophie.

Bon gré mal gré, plusieurs architectes ont été rangés sous ce label, comme Bernard Tschumi, Peter Eisenman, Daniel Libeskind, Steven Holl ou nos joyeux drilles de Coop Himmelb(l)au. Certains, comme Frank Gehry, ont récusé l’honneur d’être associés à cette catégorie ; pas nos Autrichiens, qui, en mars  2001, lors des résultats du concours du musée lyonnais, avaient tout pour se sentir à l’aise. Parmi leurs concurrents, Peter Eisenman, Carlos Ferrater et Steven Holl, trois équipes qui s’en donnaient à coeur joie sur des projets probablement inconstructibles, sauf à tricher peu ou prou avec la réalisation. Trois autres projets bénins donnaient la possibilité au jury d’opter pour des formes plus faciles.

Mais il apparaît que les organisateurs du concours s’étaient d’emblée positionnés pour des concurrents échevelés. Le jury, bien que comportant quelques notables rhônalpins et sommités nationales, étant de son côté composé pour choisir les projets les plus délirants. Clairement, il s’agissait de faire plaisir au président du conseil général du Rhône (et du jury par la même occasion), Michel Mercier, qui, bien sûr, réfute aujourd’hui pareille propension à l’absurde.

Des personnalités patelines ou dociles, comme François Barré, alors tout juste sorti de la direction de l’architecture au ministère de la culture, des architectes, et d’autres comme Jean-Pierre Buffi, Mario Gandelsonas ou Michel Côté – Québécois appelé à diriger le futur musée -, allaient rendre possible l’éclosion de ce drôle d’oeuf proclamé d’avant-garde.  » Nous espérons réveiller la ville par ce geste architectural dont le contenant et le contenu devront créer un choc et une émotion « , devait déclarer Michel Mercier, rêvant au Guggenheim de Bilbao.

 

 

 

 

 

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  1. Michel Urban

    Je trouve que vous vous « prenez un peu la tête ». Il se trouve ‘juste » que Lyon est une « belle ville » (et sauf erreur de ma part « Confluences » est un projet chronologiquement antérieur au Louvre-Lens que je ne connais pas encore et au Beaubourg-Metz que je…n’aime pas et qui semble poser régionalement des problèmes de « succès ou pas ? » et de coût) MU

    Publié le 21 décembre 2014 à 12:45
    • Gilles Fumey

      Une ville peut être belle sans monuments, je crois que je ne dis pas le contraire. Tokyo, par exemple, n’en a pas non plus…
      Quant à l’antériorité de Confluences par rapport au Louvre-Lens ou Pompidou-Metz, non, car il y a des projets de « délocalisation » à la RMN depuis très longtemps. Confluences date de la mandature Barre.

      Publié le 21 décembre 2014 à 12:58
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