Territoires apocalyptiques fascinant la jeunesse

Pourquoi des jeunes Occidentaux se convertissent-ils à l’Islam et partent au Yémen et en Syrie, combattre jusqu’à accepter la mort ? Formulée  de cette façon  et bien d’autres, cette question renvoie à la manière dont une (petite, très petite) part de jeunes perçoivent leur vie, leur avenir et les plantent dans les images qui arrivent de théâtres de guerre extérieurs. Un siècle après 1914, c’est sur une autre planète guerrière que nous vivons.

Cécile Chambraud (1) a interrogé des chercheurs sur ces départs de jeunes citadins ou ruraux, de milieux pauvres ou non, de jeunes filles, couples et enfants. Un millier de Français seraient partis ou revenus de ces nouvelles croisades. « Que signifie cet engouement à rejoindre des combattants dont la majeure partie de l’opinion ne retient que des têtes tranchées, des otages exécutés et des localités entières martyrisées ? » se demande la journaliste. « Comment comprendre ce qui convainc des jeunes, parfois jugés bien insérés, d’aller risquer leur vie – et même de vouloir mourir – pour une cause à laquelle, parfois, rien ne semblait les prédestiner ? Comment interpréter la vitesse à laquelle ces jeunes semblent se décider, comme en témoignent des parents atterrés et impuissants ? »

Pourquoi partir ?

Olivier Roy explique qu’il y avait déjà des jeunes qui se radicalisaient du temps de la guerre de Bosnie dans les années 1990. Le sociologue Farhad Khosrokhavar montre qu’il ne concerne pas que des musulmans et touche une nouvelle tranche d’âge des 15-17 ans. Olivier Roy explique ce mouvement générationnel par le nihilisme qu’il décrypte dans les messages laissés par ces jeunes : « Dans les messages que certains laissent, ils disent : «J’avais une vie vide, sans but.» La vie telle qu’ils l’appréhendent dans leur famille «ne vaut pas d’être vécue». Ma génération choisissait l’extrême gauche, eux le djihad, car c’est ce qu’il y a sur le marché. »

Samir Arnghar, chercheur à Chicoutimi, explique que les printemps arabes ont donné un nouveau souffle au djhadisme, affecté par la mort de Ben Laden et que les combats contre le régime de Bachar Al-Assad a revigorés. La libération de djihadistes tunisiens et libyens avec « la Syrie (nouvelle)  zone de conflit, nouvelle utopie » font franchir une nouvelle étape du djihadisme. Mais pour le chercheur Mohamed-Ali Adraoui, auteur d’un essai intitulé Du Golfe aux banlieues, le salafisme mondialisé, le refus des Occidentaux de se battre contre Assad (notamment lorsqu’il y eut des armes chimiques), en a convaincu un certain nombre. Une idée confirmée par Jean-Pierre Filiu : « Il y a quelques mois, en France, tout le monde était d’accord pour renverser Assad, note Olivier Roy. Eux tentent de le faire aujourd’hui » explique-t-il à C. Chambraud. Farhad Khosrokhavar pense que les printemps arabes ont créé des espérances collectives. Quelque chose qui manque à l’Europe, selon lui.

Les liens avec l’humanitaire

Mohamed-Ali Adraoui voit une ressemblance avec ce que parviennent à faire les ONG pour mobiliser des jeunes. Une ONG  » fonctionne à la mondialisation et à l’utopie, explique-t-il. Lorsqu’une catastrophe se produit quelque part, des personnes animées par l’esprit de solidarité partent sur ce théâtre « . Cette catastrophe, c’est le conflit syrien, avec ses images d’enfants tués, de civils pris pour cible ou empoisonnés à l’arme chimique.

Ce lien avec un humanitaire réinterprété, Farhad Khosrokhavar le fait aussi :  « Une bonne partie d’entre eux ne sont pas dans le djihad comme l’était Mohammed Merah. Il y a un mélange d’humanitaire et de néocommunautaire. Ils sont prédjihadistes. Une fois sur place, avec l’endoctrinement, ils peuvent se transformer. »

Jean-Pierre Filiu qui a publié L’Apocalypse dans l’islam (2008) explique que le territoire de l’organisation Etat islamique au Levant a une dimension apocalyptique :  « Le  » Cham « , l’équivalent du Levant avec, au centre, le continuum syro-irakien, est affilié dans la tradition musulmane à des prophéties eschatologiques sur fond de bataille de la fin des temps. Elles sont au coeur du discours des djihadistes et participent, aux yeux de ces spécialistes, à la  » séduction  » exercée par ce champ de bataille« . Une dimension qu’Olivier Roy lie à la fascination de la violence, de la culture gore. « C’est un phénomène profondément moderne et générationnel. La dimension apocalyptique est dans notre culture. On ne veut pas voir que Daech est un produit de notre modernité « , affirme-t-il.

Enfin, la chercheuse Dounia Bouzar (Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam) travaille sur le rôle du web dans l’enrôlement des jeunes, notamment la propagande djihadiste offrant des propositions « individualisées » pour se couler dans  » les univers de référence «  variés de ces jeunes. Certains mettent en avant des  » valeurs humanistes «  et altruistes, d’autres empruntent à l’univers des jeux vidéo (notamment d’Assassin’s Creed), d’autres insistent sur la  » communauté de substitution «  que des jeunes ayant du mal à trouver leur place rechercheraient dans cet engagement.  » Au départ, relève Dounia Bouzar, ils sont captés sur Internet par des choses qui n’ont parfois rien à voir avec l’islam, notamment des théories du complot, des récits de manipulations… «  Mais ne pas y voir d’emprise sectaire pour Olivier Roy, car les jeunes sont volontaires : « Ce sont eux qui vont chercher des sites.. »

Et le rôle d’Internet ?

Samir Amghar  pense qu’Internet n’incite pas à partir. « C’est plutôt un copain, une rencontre, un leader charismatique ». Même si les réseaux sociaux servent, pour lui, une dimension dans l’engagement qui a trait à la construction de soi. Grâce aux photos, vidéos qu’ils postent. C. Chambraud note : « Ils s’affichent avec une kalachnikov, un drapeau noir, même s’ils n’ont jamais combattu« .  » La personne se transforme, résume Jean-Pierre Filiu. Elle devient chevalier. Maxime Hauchard, – un Français qui apparaît sur des vidéos de décapitations – devient Abu Abdallah Al-Faransi, il porte des explosifs, des armes. La transformation physique aussi est impressionnante. Ils finissent par ressembler à Al-Baghdadi « , le chef de l’Etat islamique.

Ce qui fait conclure Samir Amghar sur cette théâtralisation des engagements« C’est une esthétisation de l’islam. On rejoint moins la Syrie pour combattre Assad que pour montrer qu’on est capable de partir. C’est une posture. Ces jeunes sont le produit d’une société occidentale où l’image est centrale et où il est difficile de vivre dans l’anonymat. Même sans trop de talent, on peut devenir une vedette.  » Et jouer avec la mort, conclut C. Chambraud, dans cette remarquable enquête.

 

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(1) Cécile Chambraud,  » Daech est un produit de notre modernité », Le Monde, 10 janvier 2015

Image en une: défilé de combattants de Daech en Syrie.

 

 

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