90 000 Japonais ont disparu

Les Grecs endettés assument. Les Japonais endettés disparaissent. Pour échapper au déshonneur et fuir la honte qui les saisit, 90 000 Japonais disparaissent chaque année. Et refont leur vie, ailleurs, sous une nouvelle identité.

Les johatsu, évaporés en japonais, sont le secret le mieux gardé des familles japonaises. Ils ont tout lâché, maison, famille et parfois travail pour échapper aux dettes qui les étranglent, souvent à la suite d’un divorce ou d’un licenciement. Leur nombre ? Au moins 90 000 chaque année. Avec des pics de départ pendant la crise des années 1990, appelée « décennie perdue ». La bulle des années 1980 les a rattrapés. Et quand on est loyal face à son entreprise, qu’on se trouve dans les griffes des recouvreurs envoyés par les créanciers qui n’hésitent pas à faire appel à la pègre, ils s’évanouissent, une nuit, en utilisant les services des yonigeya, sociétés spécialisées dans ce genre d’opération.

Invisibles, les johatsu sont repérables dans les manga, les films, les romans comme ceux d’Haruki Murakami. Deux journalistes français se disent sensibles à cette possibilité de souhaiter refaire sa vie. Car tout le monde n’a pas la force de se suicider. Certains reviennent après plusieurs décennies. En racontant qu’ils ont pu travailler au démantèlement de la centrale de Fukushima. De l’autre côté, le drame est dans les familles, abandonnées brutalement, qui n’abandonnent jamais leurs recherches, qui craignent des enlèvements par la Corée du Nord comme ce fut le cas dans les années 1980. Ce scénario est utilisé par certains johatsu pour ne pas perdre totalement la face, tandis que d’autres se réinstallent dans les campagnes isolées. Et les familles interpellent les pouvoirs publics lors de congrès, lancent des détectives qui ont bien du travail, car les fichiers de police, à l’inverse de l’Europe, ne sont pas centralisés.

Le terme d’évaporés, johatsu, renvoie directement à l’imaginaire collectif touchant le destin de certains individus venus dans les sources chaudes, se refaire une santé, se dépouiller de leur passé dans les eaux sulfureuses avant de se métamorphoser ailleurs.

« Des lieux qui aimantent les évaporés

Ce livre est un voyage dans un Japon méconnu. Loin des tours ou des temples, il existe des lieux vers lesquels les évaporés sont comme attirés. Ainsi cet homme qui part une corde à la main dans la forêt profonde … Finalement il ne se suicidera pas mais sera sauvé par un mystérieux homme de la forêt qui le nourrira et le remettra sur les rails de la vie.(…) Et puis il y a ces quartiers qu’on ne trouve pas sur les cartes : Sanya est un ghetto de Tokyo pour les destins cabossés. Jeunes et vieux s’y mêlent, tentant d’oublier leur passé dans l’alcool ou le travail journalier mal payé.

À Osaka, le quartier s’appelle Kamagasaki, c’est le refuge des amputés de la mémoire, des anonymes en bout de course. Les solitudes se mêlent. Pour les plus désespérés, ceux qui veulent en finir, il y a les falaises de Tojimbo. Les touristes viennent admirer le paysage à couper le souffle, et cherchent parfois s’il n’y aurait pas un corps en contrebas. Heureusement de bonnes âmes déambulent à la recherche de vies à sauver, de femmes et d’hommes à accompagner dans leur reconstruction. Au cours de ce voyage, vous découvrirez aussi Toyota City, qui avec la crise, n’est plus l’eldorado promis et laisse sur le carreau des chômeurs qui parfois s’évaporent dans les rues de cette ville idéale. Il y a également cette étrange école de redressement des cadres que l’on croirait sortie d’un mauvais film, mais pourtant bien réelle ! Et ce dicton japonais hante le lecteur : « Il faut taper sur la tête du clou qui dépasse. » (2)

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(1) Léna Mauger et Stéphane Remael, Les évaporés du Japon, Les Arènes, 2014. Et Philippe Mesmer, L’archipel des évanouis, Le Monde M, 13 décembre 2014

(2) Source : Les Arènes

 

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  1. Bonjour,
    Ces « évanouis » sont effectivement nombreux à Tokyo. Ils vivent dans de l’habitat informel sur les quai des principales rivière (Sumidagawa) ou dans les parc (Ueno) mais aussi des hôtels très bon marchés comme au nord d’Asakusa où j’ai habité pendant deux ans. Je ne crois pas qu’on puisse parler de ghettos car ces quartiers n’ont rien d’exclusif. Seulement la pauvreté est visible, sans générer ni débordement, ni mendicité. Ces « informels » sont extrêmement vigilants à ne pas causer de trouble et entretiennent avoir un soin étonnant leur campement, parfois une cabane de la taille d’une tente. Ils s’intègrent dans la vie sociale en collectant quotidiennement les cartons ou les très nombreuses canettes d’aluminium qu’ils revendent au poids pour subsister.

    Publié le 1 février 2015 à 18:18
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