Attentats à Paris : dans une troisième guerre mondiale ?

Ils sont de plus en plus nombreux à parler de « troisième guerre mondiale ». Des politologues, des géopoliticiens, le pape François, des journalistes aussi. Comme Vincent Jauvert, dans l’Obs qui s’interrogeait sur les frappes de Poutine et dont on peut reprendre certains points :

« L’Histoire retiendra peut-être, que la troisième guerre mondiale a commencé le mercredi 30 septembre 2015. En 1914, la première a débuté un 28 juin par l’assassinat, à Sarajevo, de l’archiduc d’Autriche. A l’époque, personne évidemment n’imaginait que cet attentat, perpétré loin des grandes capitales, allait conduire à la boucherie de la Grande Guerre.

C’est le jeu des alliances et l’irresponsabilité des « somnambules » qui gouvernent alors les grandes puissances qui ont entraîné le monde vers l’abîme – et la « Belle Epoque » vers une tuerie de masse sans précédent. Assiste-t-on avec les premiers bombardements russes en Syrie, la semaine dernière, aux prémices d’une déflagration planétaire ? Autrement dit : Damas a beau être loin de Washington, Moscou ou Pékin, les frappes de Poutine pourraient-elles, si les opinions publiques et leurs leaders n’y prennent pas garde, être le déclencheur d’un conflit régional puis mondial ?« 

Les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis rappellent ce à quoi on s’habitue, lorsque l’armée ou la police patrouillent dans les gares, le métro, les rues : tous les pays sont menacés par une gangrène terroriste qui va de l’Afrique subsaharienne à l’Irak et prend en écharpe l’Europe. Est-ce là une des nouvelles formes de guerre ? Désormais que les Etats sont tenus par des engagements internationaux, des traités, qu’aucun archiduc serbe ou star de cinéma assassinés ne pourrait déclencher un conflit comme en 1914, les forces de déstabilisation viennent d’ailleurs. Et l’addition de leurs opérations donne à penser que cette guerre de Cent ans au Proche-Orient pourrait bien finir par s’enliser.

Car aussi curieux que cela puisse paraître, Gérard Chaliand nous le répétait dans son Histoire du terrorisme (Fayard), l’humanité a vécu l’essentiel de son histoire dans un monde de terreur, c’est-à-dire la crainte inspirée. Toutes les sociétés despotiques – et elles ont été nombreuses – ont été inspirées par la peur, comme le furent les régimes totalitaires. C’était le règne de la soumission à l’ordre établi et de la force qui a été, pour l’essentiel, le seul espace de sécurité et, en somme, de liberté. Même dans la préhistoire, il régnait une terrorisante insécurité face à la nature, aux bêtes, aux autres hommes. L’usage de la terreur s’impose comme méthode de gouvernement dès le début des sociétés organisées comme facteur de dissuasion et de châtiment.

Obama mondialise la solidarité

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Terrere en latin signifie « faire trembler ». Le premier empire à avoir été constitué est celui de Sargon en Mésopotamie, et il était fondé sur la terreur. Le premier empire militaire de l’Antiquité, celui des Assyriens, avait une rigueur dans les représailles qui étaient destinées à frapper les esprits et briser toutes les volontés. En temps de paix, la terreur est introduite par la violence guerrière, tel un glaive sur toute tête qui se relève. Elle est l’instrument de la servitude dans les sociétés despotiques, le garant de la soumission de la multitude. La terreur d’Etat, suspendue ou exercée, traverse l’histoire. Une fois exécutée, elle sert de contrainte sans qu’il soit nécessaire de combattre, comme le montrera le cas de Tamerlan.

Les historiens insistent  sur la terreur pendant la Révolution française. Mais la terreur a été constante, à des degrés divers. Aujourd’hui, le terrorisme se réduit surtout à la description ou à l’analyse de l’emploi illégitime de la violence sous la forme de l’acte à caractère terroriste. Le fait le plus célèbre aujourd’hui est le terrorisme à connotation religieuse, bien que ses buts soient politiques. Mais le terrorisme est davantage que la guérilla, l’arme quasi unique du faible contre le fort. Son impact vise d’abord les esprits. En ce sens, le terrorisme est une forme violente de guerre psychologique et dépasse largement ses effets physiques. Il sert, avec des moyens dérisoires, à créer du pouvoir en espérant atteindre par le bas ce dont l’Etat dispose par le haut. Pour comprendre tout cela, voici une scène racontée par Gérard Chaliand :

Il y a quelques années, à Washington, au cours d’une conférence sur le contre-terrorisme organisée par le renseignement du Pentagone, The Defense Intelligence Agency (DIA), s’étaient rassemblés des travailleurs de l’ombre reconvertis après la guerre froide dans un secteur nouveau appartenant à la catégorie plus large des « nouvelles menaces » (prolifération nucléaire, armes de destruction massive, crime organisé. Une véritable congrégation qui écoutait sagement les propos à la tribune. Le dernier intervenant arrive en fin de journée, fatigué mais avançant à grandes enjambées vers l’estrade, valise à la main, cheveux longs coiffés d’un chapeau noir, barbe fournie, lunettes foncées, pantalon déchiré, veste de cuir, rien de commun avec les clergymen du renseignement. Il ouvre, d’un geste sec, sa valise et balance deux grenades sur la foule, pointe un fusil M 16 sur l’audience tétanisée.

Pas d’explosion ni de coup de feu. L’homme s’installe tranquillement au micro et commence son discours. Et une part de l’assistance reconnaît cette voix familière : il s’agissait du directeur de la DIA, un général donc, qui s’était déguisé en « terroriste », et avait voulu montrer à ses ouailles combien il était facile de s’introduire dans un bâtiment (dans les universités américaines, il n’y a pas de contrôle à cette époque) et éliminer la fine fleur du contre-terrorisme américain. En récupérant son uniforme, le général eut ces mots prophétiques : « un jour des terroristes s’attaqueront à un bâtiment comme celui-ci à Washington ou à New York. Ils provoqueront la mort de centaines de victimes et un choc psychologique sans précédent. La question n’est pas de savoir si un tel acte aura lieu sur le territoire américain, mais quand et où. C’est à vous, Messieurs, de vous préparer. C’est entre vos mains que repose la sécurité de notre territoire ».

C’était en 1998. Trois ans plus tard, 19 hommes terroristes décidés provoquent la mort de 3000 personnes dans l’attentat terroriste le plus spectaculaire à New York, frappant même la DIA à Washington.

Un peu de recul montre combien cette mise en scène paraît surréaliste. Du fait des propos du chef du renseignement. Mais aussi de l’incapacité des hommes à suivre les conseils. Sans compter l’image un peu surannée d’un marginal fanatique prêt à tout faire exploser, comme dans les dessins et caricature avec agité et sa bombe dans la main, et les discours sur l’imminence d’un terrorisme de haute technologie, cet « hyperterrorisme » contre lequel les politiques doivent se préparer.

Ainsi sommes-nous contraints à réfléchir d’une autre manière à ce qui se passe dans le monde aujourd’hui. Nous étions habitués à parler de « guerre mondiale » à partir des massacres de masse des épisodes du XXe siècle. Il se pourrait que cette nouvelle guerre dont l’épicentre est au Moyen-Orient nous prenne de court, incapables que nous sommes de penser le surgissement d’un monde nouveau. Les géographes doivent travailler à mettre en lumière le rôle que joue l’espace dans ces crises.

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Pour en savoir plus :

La géographie, ça sert aussi à semer la terreur
Comment le terrorisme pervertit l’espace
Les territoires de la terreur

Matthieu GiroudLes géographes ont perdu au Bataclan, Matthieu Giroud de l’université Paris-Est, venu écouter le groupe californien Eagles of Death Metal. Il avait écrit une superbe préface à une traduction de David Harvey et sur le Libé des géographes 2014 un très bel article sur la musique rock. Matthieu était comme l’écrit un de ses étudiants sur les réseaux sociaux, un « être solaire », généreux, exigeant. Notre peine est immense. Nous adressons nos hommages et notre amitié à ses collègues et sa famille.

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  1. ARARAT

    Hyperterrorisme. L’ex-juge anti-terroriste Marc TREVIDIC a fait une déclaration très éloquente et riche de sens ce matin sur France 2. Ceux qui reviennent de Syrie parlent, disent que l’état-major de l’EI leur a demandé de faire des attentats à leur retour en France. Les croire, donner du crédit à leur parole, et donc les mettre hors d’état de nuire, les instances de l’Etat devraient procéder à des incarcérations. Tel n’est actuellement pas le cas, des esprits angéliques espèrent rééduquer ceux qui ont assisté ou participé à des décapitations. En outre le droit français qui s’applique à ces cas ne le permet pas.

    Tout est un problème d’ appréciation, d’évaluation. Or le lavage de cerveau auquel ont été soumis ces jeunes de retour de Syrie et d’ Irak est très abouti, de nombreux officiers de l’Ei sont des transfuges de l’armée de Saddam Hussein, et on joue à quitte ou double. Le droit français qui s’applique à ces jeunes de retour de Syrie n’est pas toujours approprié: comme l’a dit François Hollande, nous sommes en guerre, il faut pouvoir incarcérer ces terroristes réels ou potentiels en ne leur appliquant pas les principes d’un état démocratique qu’ils combattent de la façon dont le ferait le fascisme. D’où l’expression d' »islamo-fascisme », récupérée par certains politiques, mais utilisée depuis longtemps par les magistrats et policiers de l’anti-terrorisme. D’où une modification de notre Droit constitutionnel, une juridiction d’exception? Le problème est grave. Le PR a déclaré l’état de siège, une première depuis les événements de la Gurre d’Algérie, les attentats de l’OAS et du FLN.

    N’importe quel point du territoire, n’importe quel lieu de la république peut être une cible. Lycées, universités, galeries marchandes, hôpitaux ultra-modernes, aéroports, musées, concerts, aucun lieu n’est désormais sûr et comme disent les anglo-saxons, « secure ».
    Les X et XIèmes arrdts de Paris sont des lieux conviviaux, assez festifs, Oberkampf,Richard Lenoir, République habités par des populations à hauts revenus qualifiées, souvent à raison, de bobos, mais fréquentés par des jeunes de la classe moyenne, plus modestes et une fréquentation très cosmopolite. Des auberges de jeunesse tout près accueillent beaucoup de jeunes touristes, des Américains, des Japonais. Bref le vendredi soir c’est là qu’on sort et pas dans le VII, VIII et XVI ème mornes et tristes! Au Bataclan les places ne coûtent pas trop cher, la salle était comble, 1500 personnes debout peuvent y assister à des concerts. Et c’est pour toutes ces raisons que les stratèges de l’Ei qui a revendiqué les 6 attentats ont choisi ces lieux, et frappé et que 8 kamikazes se sont donné la mort sans hésiter. Il nous faudra composer avec ce phénomène que nous ne connaissions pas, le terrorisme islamiste de grande envergure, kamikaze. Fermer les frontières? Mais l »ennemi » est Français, a fréquenté l’Ecole de la République. Que faire?

    Publié le 14 novembre 2015 à 13:16
  2. La Ferté Alais

    Qui était l’archiduc serbe et la « star » de cinéma déclencheuse du conflit en 1914 ?
    En géographie, vous êtes sans doute brillant mais fort peu en histoire ! La seconde guerre de 30 ans qui durera jusqu’en 1945, la france n’en est certes pas la seule responsable mais sûrement la principale instigatrice tout comme ce qui se passe aujourd’hui… Demandez-vous comment les Français ont réprimé le soulèvement syrien et comment ils participent d’une violence autant symbolique sur l’ordre du monde ? Boire de l’alcool pendant que le reste de l’humanité souffre de faim n’est pas si innocent : Depuis l’équinoxe de printemps 1968, nous vivons dans la société d’abondance où nos actes acquièrent une résonance globale et faire la fête au détriment d’autres n’est plus guère acceptable !

    Publié le 17 novembre 2015 à 17:44
    • Alais La Ferté

      (…) violence autant réelle que symbolique sur l’Ordre du Monde (…)
      La coquille pouvait altérer le sens de la phrase ?

      Publié le 17 novembre 2015 à 17:49
    • ARARAT

      Faire du carburant avec du soja, des céréales ou des oléagineux comme cela se passe au Brésil, cela ne vous choque pas, sachant combien des pans entiers de la population brésilienne est sous-nutrie voire dénutrie?

      Autre ex. culturel préjudiciable à la population, ex. de « violence symbolique » le trafic du qât, cultivé au Yémen et vendu dans toute la Corne de l’Afrique, Somalie bien sûr incluse, au détriment de l’achat d’aliments par les familles, cela ne vous indigne pas, d’autant que le trafic du qât, énorme business, sous la coupe de proches des dirigeants à Djibouti en particulier?
      Combien de agriculteurs, en France, se suicident chaque jour étant donné la violence qui leur est faite, en raison de la PAC, du cours du porc au marché au cadran, du jeu délétère des banques,le Crédit agricole pour ne pas le nommer et échéances guillotine de la mutuelle agricole, la MSA, bref tout un système né au Danemark (élevage industriel porcin) appliqué sans réserves et sans retour à des pratiques plus sages depuis les années 55/60.
      Boire de l’alcool la belle affaire, vive le vin cher monsieur, c’est toujours aussi bien que de faire de la colle ou des produits industriels avec du blé cultivé par de gros agriculteurs beaucerons ou picards, principaux bénéficiaires de la PAC, au lieu de nous culpabiliser avec le pinard, le beaujolpif, c’est un truc de Japonais, ça eût payé!
      Quant à la société d’abondance, certains n’en ont même pas les miettes dans notre beau pays et les jeunes se paupérisent , surtout les étudiants, par rapport à leurs parents.
      Sur ce je vais m’en jeter un avec du saucisson!

      Publié le 21 novembre 2015 à 19:34
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