Dabiq, Mossoul, Raqqa

On a l’impression que le moteur de l’Histoire se situerait du côté du proche Orient. En tout cas, les conséquences de l’invasion américaine de l’Irak en 2003 continuent à ébranler la région et le reste du monde, notamment l’Europe. Fabrice Balanche, géographe français accueilli au Washington Institute pour ses recherches sur la Syrie et Daech, a récemment publié un article sur l’avancée des forces armées contre le prétendu État Islamique.

Fragment de frise architecturale provenant de Raqqa, inscription coranique en arabe anguleux (1100-1200) - Expo. Louvre-Lens, Galerie du Temps, don du comte F. Chandon de Briailles, 1955.

Fragment de frise architecturale provenant de Raqqa, inscription coranique en arabe anguleux (1100-1200) – Expo. Louvre-Lens, Galerie du Temps, don du comte F. Chandon de Briailles, 1955.

On se rappelle que la ville de Dabiq est tombée sans coup férir (ou presque), alors que certains pseudo-prophètes du jihadisme actuel tels Abū Mus’ab az-Zarqāwī ont pu reprendre des hadiths (dits du Prophète) selon lesquels Dabiq serait le lieu d’une « bataille finale » entre musulmans et « Roumi » (Romains) c’est-à-dire chrétiens byzantins. C’est raté, au moins pour le moment. La revue éponyme diffusait ces idées largement.

On y a déjà insisté, mais l’eschatologie musulmane a beaucoup joué, et joue beaucoup encore dans l’imaginaire djihadiste actuel. Imaginaire littéraliste et frelaté, mais imaginaire politique très fécond, c’est certain. Cependant des considérations plus pragmatiques entrent aussi en ligne de compte dans les conquêtes de l’EI, notamment pour le choix de la ville de Raqqa comme « capitale », bien située par rapport aux opérations de conquête de l’EI, et Mossoul, une ville dont le pillage a permis de renflouer les caisses de l’EI pendant un temps.

Ces trois villes sont à présent soit tombées, soit en voie de tomber. Qu’adviendra-t-il ensuite des jihadistes de l’EI? Parviendront-ils à continuer à faire vivre leur imaginaire de la fin des temps mâtiné de haute technologie guerrière, ou bien le jihadisme en tant que mouvement islamiste politique moderne commencera-t-il à s’étioler? C’est ce qui a commencé à se produire en Algérie après la fin de la guerre civile.

Syrie, état des opérations militaires en février 2017

Syrie, état des opérations militaires en février 2017

Quant aux zones encore actuellement contrôlées par l’EI, elles correspondent aux territoires « utiles »: les principales vallées, irriguées, les régions les plus peuplées. Cette carte tirée de l’article de F. Balanche le montre assez bien: la vallée de l’Euphrate, de Raqqa à Deir el Zor reste d’une certaine façon le cœur actuel de l’IS. On parle aussi beaucoup des opérations militaires, mais on n’évoque que très peu les populations et la façon dont elles vivent, ou survivent, dans ces régions.

Or ce sont des régions aux cultures beaucoup plus mêlées que ce que laissent croire les islamistes de tout poil. Un petit détail, mais très révélateur, c’est la diversité alimentaire présente dans la région. Bien entendu, au-delà des aspects militaires, les aspects culturels, beaucoup plus profonds finalement, sont laissés de côté au profit d’une vision très cynique et matérialiste qu’apprécient les géostratèges. Mais c’est une vision de la réalité singulièrement tronquée.

Pourtant, comment comprendre les motivations profondes de ces conflits sans le ressort culturel, subjectif? Que ce soit du côté américain avec la « Destinée manifeste » qui les autoriserait à intervenir dans les affaires du monde pour le plus grand profit « commun », ou encore la vision « providentielle » de l’histoire américaine, et du côté islamiste avec une eschatologie en partie commune car basée sur les textes bibliques et coranique, on voit bien que ce sont des analyses autres qu’objectives qui ont prévalu.

On pourrait tout aussi bien mettre en avant une lutte des classes d’une férocité inégalée dans la région, attisée par les enjeux pétroliers et les appétits internationaux des uns et des autres, mais est-ce suffisant?

Enfin, les affrontements mettent en branle les armements les plus modernes, les plus sophistiqués. Les populations qui subissent cette guerre voient certainement directement ce que sont ces armements ultra-modernes, éloignés de nous. Tout comme l’uranium appauvri avait fait son apparition pendant la première guerre d’Irak. Beaucoup d’autres guerres se mènent donc en ce moment dans la région, notamment autour de l’introduction forcée des OGM, et les combats armés n’en sont que la partie visible. Et encore, nous ne savons pas tout bien sûr.

C’est donc un vrai paradoxe que cette guerre qui oppose des conceptions apparemment archaïques d’un « islam des origines » en réalité très moderne à des armées elles-mêmes dotées d’armements extraordinairement sophistiqués.

L’enjeu, c’est sans doute l’imposition d’une certaine « modernité instrumentale » capable de tout écraser pourvu que les intérêts majeurs des grandes puissances soient satisfaits. Cela semble caricatural, mais de fait, les populations sont les grandes oubliées de ces mouvements majeurs. A cet égard, le livre co-signé par Bilal et Christin, le Sarcophage, est d’une certaine manière prémonitoire.

En une: la ville de Mossoul, Irak. Source: Borgen Magazine

 

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