Le PIB des Hauts-de-Seine ou Pasqua piètre géographe


Vous rappelez-vous Charles Pasqua, ce ministre de Chirac, président du Conseil général des Hauts-de-Seine, méridional hâbleur, fanfaronnant depuis la place Beauvau ce que lui soufflent les statisticiens de l’Insee : les Hauts-de-Seine, c’est 23  % du PIB régional, 12 % des établissements et 18 % des emplois franciliens. Tout faux, super Pasqua ! Le géographe Philippe Estèbe analyse avec Sibylle Vincendon l’interdépendance entre les Hauts-de-Seine et le territoire français (1).  Une interview remarquable.

Est-ce que cela a du sens de parler du PIB des Hauts-de-Seine ?

En France, aucun. Notre système économique est très fortement intégré et ce sont les politiques publiques qui, depuis cinquante ans, ont fabriqué cette intégration. Ce ne sont pas les Hauts-de-Seine qui ont produit les Hauts-de-Seine, c’est l’Etat. Les économies régionales étant très peu autonomes, cela rend la notion de PIB territorial très difficile à caractériser. Les économies provinciales sont très dépendantes de l’Ile-de-France – et inversement. L’aménagement du territoire, accompagné par les grands groupes industriels dans les années 50, a entraîné une désindustrialisation très forte de la région parisienne et sa spécialisation dans l’enseignement, la recherche, le développement. Tandis que la production dégageait vers les petites villes. Les Hauts-de-Seine peuvent dire : «Moi, je suis une place financière internationale et j’ai un paquet de sièges sociaux», mais ce qui fait fonctionner ces sièges sociaux et cette place, c’est tout le reste du pays.

En Espagne ou en Allemagne, on peut pourtant parler d’économie de la Catalogne ou des Länder ?

Les régions espagnoles, les Länder, le nord et le sud de l’Italie, la Flandre et la Wallonie… Toutes ces entités sont beaucoup moins imbriquées d’un point de vue économique que nos régions, et les Etats font le lien en terme de redistribution. En France, il ne s’agit pas que de redistribution territoriale, c’est une imbrication organique. Un grand groupe de BTP comme Colas a son siège à Boulogne dans les Hauts-de-Seine. Mais son chiffre d’affaires, ce sont des milliers de travaux partout en France. Imaginer les Hauts-de-Seine autonomes avec un PIB en propre veut dire qu’ils se retrouveraient flottant en l’air. C’est un destin andorran. Ils peuvent l’assumer, à condition de devenir un paradis fiscal. Sinon, ils n’auront plus de prise de terre du tout. Cela signifie qu’à terme, La Défense, ça ne tient pas, les sièges sociaux non plus… L’illusion de Pasqua, même s’il ne parlait pas vraiment sérieusement, c’était de ramener les chiffres d’affaires des entreprises présentes à une supposée capacité de production de son territoire. En réalité, c’est le chiffre d’affaires consolidé d’une valeur ajoutée créée ailleurs.

Aujourd’hui, l’idée de mieux répartir les richesses des territoires de l’un vers l’autre domine ?

Oui, et ce n’est que justice. Les stratégies d’implantation des entreprises sont liées à des effets de coagulation : elles vont s’agréger à différents endroits mais pas de manière uniforme sur le territoire. Le calcul de Pasqua était complètement faux. Il considérait son département comme une île, alors qu’il n’est qu’un maillon d’une chaîne complexe. Le système français de redistribution coûte très cher, mais c’est un facteur d’unité exceptionnel par rapport à ce que vivent l’Espagne ou l’Italie. Si aucun territoire français n’a jamais été tenté par la sécession, c’est aussi dû à cela.

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(1) Libération, 6 août 2013


Une réponse à “Le PIB des Hauts-de-Seine ou Pasqua piètre géographe”

  1. Si « aucun territoire« français«  n’a jamais été tenté par la sécession », c’est d’abord dû à l’achat des suffrages électoraux, fonctionnement de toutes les collectivités territoriales de l’époque contemporaine : après le bâton, la carotte ! Contrairement aux apparences, la mémoire des répressions sauvages depuis la Révolution s’est perpétuée même si à l’exception de quelques individus instruits, elle ne se perçoit plus que de manière diffuse .
    L’idéologie jacobine l’a rendue inaudible et confuse mais elle demeure malgré l’opportunisme de la majorité car il est évident que la reprise en main nécessiterait le bouleversement de la carte territoriale, figée malgré l’illusion hollandienne du changement !
    Pour qu’il y ait autonomie voire indépendance, la suppression des départements actuels, associée à la reconnaissance des anciennes provinces s’avère le préalable indispensable .

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