Le Mali, le Sahel et la guerre: mots et territoires

Voilà tous nos média engagés dans la couverture médiatique des « opérations » au Mali. Ne pas parler de guerre relève bien entendu de ces euphémismes nombreux dont notre époque est si friande, mais il s’agit bien de cela. Cependant, les mots utilisés renvoient-ils à des réalités réelles, si l’on nous pardonne ce pléonasme? En effet, parler de jihadistes, de terroristes, d’islamistes, ou même de charia a-t-il un sens?

On insiste à l’envi sur les aspects politiques de ces mouvements qui se sont emparés de toute une moitié d’un pays déjà très affaibli et qui, comme la plupart des pays africains, possède des frontières aussi arbitraires qu’incertaines.

Les rebelles touaregs ont été dispersés par ce qu’il vaudrait mieux appeler des bandits de grand chemin, armés jusqu’aux dents grâce à l’effondrement du régime du colonel Kadhafi: tout le monde sait à présent que des quantités invraisemblables d’armements de bonne qualité se répandent dans toute l’Afrique du nord. Cela donne une puissance totalement disproportionnée à des groupuscules qui s’empressent de se revendiquer de l’islamisme.

Comme le font remarquer divers spécialistes, l’étiquette d’islamiste permet de faire monter les prix des otages, mais ce sont en réalité des gens très ignorants de l’islam. Quant à l’islamisme, c’est un terme très ambiguë: est-ce un « retour à l’islam » fantasmé? Ou bien simplement une variante politisée de la religion musulmane? Tout laisse à penser que l’islamisme est l’un des effets du déploiement de la modernité occidentale en terre d’islam. Mais cet « islamisme » est lui-même enfant de cette modernité. C’est un premier point.

Terroriste : ces groupes terrorisent les populations c’est un fait, mais elles ne le font pas nécessairement au nom de principes très clairs. Il s’agit juste de mettre en place une économie de pillage et de prédation en se dissimulant derrière un islam réduit à sa propre caricature. Cela ne fait illusion pour personne mais lorsqu’il s’agit de lancer une opération militaire, autant parler de terrorisme en effet.

Jihadiste. C’est sur ce point que l’on touche à la supercherie la plus grande. Selon certaines paroles du Prophète, les hadiths, il y a deux sortes de jihads: le petit jihad, qui concerne des guerres visant à maintenir la paix (mais pas à augmenter le domaine de l’islam; cette posture est déjà une interprétation contestable), et le grand jihad, qui concerne le combat spirituel en vue de sa progression intérieure. C’est cette guerre-là que le Prophète lui-même considérait comme le vrai combat et le seul qui vaille vraiment la peine.

On peut alors mesurer à quelle distance ces « jihadistes » se trouvent du cœur de la religion qu’ils sont censés promouvoir.

Si l’on ajoute que l’islam le plus présent au Mali est l’islam des confréries, c’est à dire le soufisme, on comprendra à quel point ces bandes armées ont pu choquer les populations « conquises ».

Enfin, la charia est une fiction. Il n’y a pas une, mais des charia. Prétendre qu’il n’y en a qu’une c’est commettre une simplification qui fait le jeu des extrémistes. De plus, le droit musulman se subdivise en plusieurs écoles juridiques très différentes les unes des autres (voir ci-contre la carte

Répartition des différentes écoles juridiques musulmanes. Source: http://www.law.emory.edu/ifl/legal/

Les « islamistes » qui ont été identifiés sont presque tous étrangers au Mali. Ils constituent une sorte de conglomérat hétéroclite de personnages happés par un islam imaginé plutôt du côté de l’Arabie Saoudite, qui elle-même promeut le wahhabisme, un islam refabriqué il y a peu mais qui prétend être le seul vrai islam.

Or, l’islam a été régulièrement traversé par des courants qui prônaient un retour au sources. On peut penser au Almohades, et aux Almoravides du Maroc. Ibn Khaldûn a écrit des pages très fortes sur la dialectique entre nomades et sédentaires et leurs rapports réciproques dans l’histoire.

Pour en revenir au Mali, on peut justement voir à l’œuvre deux logiques biaisées: l’une d’un retour à un islam prétendu plus authentique alors que c’est un islam très moderne au fond et pas du tout fidèle à la religion du Prophète.

Image satellite du Mali

De l’autre, une tension nomades-sédentaires mais où les sédentaires l’emportent largement. Notre époque sédentarise comme jamais auparavant. A cet égard, c’est une évolution historique planétaire tout à fait inédite.

Le Mali est un grand pays, en taille, et par sa diversité culturelle et religieuse. Le déséquilibre y est grave, mais on peut espérer que sa situation s’améliore. Rien n’est moins sûr…

Pour en savoir plus:

Sur l’islam, passé et présent: Michel Orcel, L’invention de l’islam, enquête historique sur les origines, Perrin, 2012

Une sélection d’articles sur le site du Monde Diplomatique

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