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Dépêches et chroniques

Les territoires français dévastés de la grande distribution

Ci-dessus: un carrefour ou une impasse?

 

Alors que Michel-Edouard Leclerc, le paladin de la grande distribution, parade dans les médias à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’ouverture du premier hypermarché français, le 15 juin 1963, je vous livre les faits accablants relatés sur la grande distribution dans un article de Libération, avec les superbes photos d’Edouard Caupeil, article qui fut repris en partie par le Canard Enchaîné de la semaine suivante. J’espère que nous n’attendrons pas le centenaire des hypermarchés pour avoir un vrai bilan de cette catastrophe pour les territoires français.

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Ce village auvergnat qui résiste aux légions de la grande distribution

Ce 17 janvier, à la sortie de l’école primaire de Puy-Guillaume (Puy-de-Dôme), le froid sibérien n’engourdit pas les enfants qui s’égayent dans la ville. Des parents font le détour du goûter dans les trois boulangeries et pâtisserie ou chez Stéphane Gardette, à L’Ouvernia, étonnant commerce de bouche au carrefour de la place. Fin d’après-midi banale d’une petite ville de 2700 habitants, ses cafés, son clocher et sa mairie ? Non ! L’exception dans une France des champs dont Michel Houellebecq a raconté le déménagement en ville dans La carte et le territoire. Des îlots résistent au naufrage décrit dans La fin des villages par Jacques Le Goff. Sur la route de Vichy à Clermont, Puy-Guillaume est de ceux-là. Pourtant, la recette contre le déclin n’était pas écrite.

Il fallut un homme qui ait anticipé l’histoire, puis évité à ses administrés les ressentiments qui conduisent au Front national.  Ce visionnaire, c’est Michel Charasse, tel Astérix en son village gaulois. Cette figure de la République, maire pendant trente-trois ans et sénateur, avait l’énergie d’un Don Quichotte et s’est battu contre les moulins non imaginaires d’une terrible machine à broyer la sociabilité urbaine : la grande distribution. Monuments de la schizophrénie nationale, les grandes surfaces se sont employées avec la complicité des politiques à gommer des territoires tout ce qui fabriquait de la diversité et ce qu’on appelle aujourd’hui de l’authenticité. Déversant dans les provinces les plus reculées des produits désaisonnalisés, essentiellement industriels au simple motif d’un pouvoir d’achat qui a coûté la vie à des milliers de PME et des artisans, elles ont planté des hangars hideux aux périphéries des bourgs et villes, étalé leurs parkings et leurs enseignes criardes. Elles envahissent nos boites aux lettres de publicités intempestives et la presse régionale gavée d’annonces évite de les épingler. Des politiques qui ne sont pas des doux rêveurs ont anticipé les dégâts de ce mercantilisme à courte vue.

Dans son bureau du Conseil constitutionnel, où le cendrier est plein à ras bord des havanes de la journée, Michel Charasse raconte qu’il a été élu en 1977 à une époque où l’on pouvait construire n’importe où : «  A Puy-Guillaume, j’ai fait un POS (plan d’occupation des sols) dans lequel il existe, conformément à la loi, ce qu’on appelle une ‘réserve commerciale’ (…) Ces terrains appartiennent à la commune. Je ne vends pas à la grande distribution ». L’ancien maire ne cache pas son dégoût des produits standards vendus à l’époque : « Les supermarchés, c’est le bas de gamme alimentaire. Toujours cher pour ce que c’est. Comment imaginer en Auvergne de commercialiser des fromages sous cellophane ? Pour moi, habituer les gens à manger de la cochonnerie, cela ne leur donne pas le moral ».

Michel Charasse, gardien du temple territorial

Cette détermination, Jean Bothorel et Philippe Sassier l’avaient constaté lorsqu’ils ont mené une enquête[1] à charge contre la grande distribution. Ils commentent les difficultés du maire qui ne parvient pas à se défaire des propositions qu’on lui fait : « Si le bâton ne marche pas, on agite la carotte (…) Ainsi, Charasse a vu débarquer dans son bureau trois messieurs, tels les Dalton, venus le supplier de revenir sur son point de vue (…), d’évaluer les avantages pour ses concitoyens. A court d’arguments, l’un d’entre eux a sorti une enveloppe kraft de sa serviette et l’a déposé sur le bureau du maire de Puy-Guillaume :Sans se gêner, raconte Charasse, il me dit : vous en aurez bien l’utilisation. J’ai ouvert l’enveloppe. Elle contenait 500 000 francs (76 220 euros) en billets J’ai regardé mes trois gus : ‘Ou il s’agit d’une tentative de corruption d’un officier judiciaire en exercice et, dans ce cas, j’appelle le garde-champêtre et il notifie le flagrant délit ; ou c’est un don pour le bureau d’aide sociale de Puy-Guillaume et, dans ce cas, je vous fais un reçu. Ils ont bafouillé, complètement estomaqués : Euh, oui… c’est un don’. J’ai signé le reçu (…) et je les ai remerciés d’avoir donné une telle somme à mon Bureau d’aide sociale ».

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Puy-Guillaume (Puy-de-Dôme) et Saint-Yorre (Allier) sont voisines de dix kilomètres mais opposées en tout, ou presque. La municipalité de Saint-Yorre a accepté un supermarché dans les années 1980. Joseph Kuchna, premier adjoint au maire, explique : « Les petits commerces n’avaient pas préparé leur succession et ne proposaient rien d’original » devant le rouleau compresseur de la grande distribution encerclant Vichy à six kilomètres de là. Depuis deux ans, une halle toute neuve a été construite notamment grâce au Fonds d’intervention pour les services, l’artisanat et le commerce (FISAC). Elle accueille un marché de producteurs le mercredi, le marché du goût en été et celui de Noël en décembre. « Nous réfléchissons à un deuxième jour d’ouverture si nous trouvons des producteurs pour nous suivre ». En attendant, les 2 700 Saint-Yorrais doivent se contenter de quelques bars, trois boulangeries et une boucherie. Au zinc de L’Embuscade sur la place, on apprend que Carrefour Market a phagocyté le reste. Encouragé par un prochain doublement de sa surface, le supermarché vient d’ouvrir un Drive pour emplir le coffre des clients commandant sur internet. L’ancienne grande rue est un désert. Joseph Kuchna regrette les « quarante personnes qui faisaient la queue sur le trottoir du charcutier » au temps jadis. « Mais les mentalités ont changé, plaide-t-il. Et encore, il y a une telle guerre entre tous ces gens-là » désignant les Leclerc, Carrefour, Aldi, Monoprix, Cora et Casino s’écharpant à Vichy. Les politologues expliquent la fascination pour les grandes surfaces de certains maires communistes comme Jésus Morans, maire PCF de Saint-Yorre, en poste trente-et-un ans jusqu’en 2008, par leur méfiance à l’égard du petit commerce, jugé trop à droite et poujadiste. Certes, Pierre Poujade avait cristallisé le rejet de l’Etat parlementaire en instrumentalisant le « petit commerce » contre les « gros », le « fisc », les « notables, les intellectuels au nom du bon sens ». S’il se peut que son combat ait été consistant à la fin des années 1950, le déclin du poujadisme à partir des années 1960 renforce l’opinion opposée du socialiste Michel Charasse pour qui, « au contraire, c’est la dégradation de la sociabilité et la mauvaise qualité de l’alimentation qui désespère les gens et les conduit dans les extrêmes. »

Non loin de là, sa ville de Puy-Guillaume a la même taille que Saint-Yorre. Pourtant, tout change. Elle a préservé trente-huit commerces directement impliqués dans l’habillement et l’alimentation – dont quatorze bars et restaurants, deux producteurs bio et une ferme piscicole. L’actuelle maire Nadine Chabrier n’a pas changé un iota de la doctrine Charasse : « Mais les demandes d’installation de supermarchés – toutes refusées par le PLU[2] qui interdit des surfaces commerciales supérieures à cent cinquante mètres carrés – commencent à se calmer un peu… »  Avec une telle batterie de commerces, renforcés par des producteurs sur un marché hebdomadaire, l’aire de chalandise s’est renforcée avec Thiers quatre fois plus peuplée et elle va bien au-delà des 6 500 habitants de la communauté de communes, selon une enquête de la Chambre de commerce de Thiers. Les commerçants organisent aussi une quinzaine commerciale à Noël pour fidéliser la clientèle au moment des fêtes.

Pour Nadine Chabrier, « le local est le nerf du lien social. C’est aussi l’attractivité de notre territoire. Avec ses trente-deux associations dont une AMAP (association pour le maintien de l’agriculture paysanne) qui livre des paniers, nous accueillons chaque année de nouveaux arrivants qui maintiennent notre démographie. Notamment des familles avec des enfants. La commune a fait le choix de services scolaires de qualité.» Et pour les personnes âgées déjà très entourées par une assistante sociale municipale, dont certaines bénéficient d’un foyer-logement, on achève une nouvelle maison médicalisée de vingt-deux lits. « La grande distribution essaie de nous séduire en chantant les sirènes de l’emploi. Bien sûr, on va créer des postes. Mais de quelle qualité ? Avec des emplois à temps à trous qui sont de vraies galères pour les mamans. Et puis, qui embauchera nos commerçants qui fermeront boutique ? C’est un marché de dupes dans lequel nous ne tomberons pas. Nous faisons le pari des produits de qualité » tranche Madame la Maire en phase avec son prédécesseur qui tonnait contre les grandes surfaces accusées « de vendre du pain mou, de la viande dure, en somme, de la m… » .

Au Puy Gourmand, un restaurant ouvert il y a quatorze mois, le coq au vin, le lapin aux écrevisses, les cuisses de grenouille aux morilles, la pièce de bœuf  au bleu d’Auvergne, le pied de cochon farci à la carte d’un jour ordinaire de la semaine, tous facturés entre 9,90 et 13,90 euros, Bernard Rellier relaie aussi ce discours. Ancien compagnon dans les années 1970, Bernard ne sert que de la viande et des fruits bio, ouvre son restaurant 6 jours sur 7 le midi et à la demande le soir. Un saint Pourçain fruité et vif met une belle ambiance dans l’établissement. La moyenne du service le midi est de soixante-dix couverts. L’adresse est un havre devant cette étrange et énorme verrerie « aux capitaux américains » qui vient de dégraisser ses effectifs de 15%.

Du bureau de Madame la Maire, on a vue sur L’Ouvernia, commerce de fruits et légumes, splendide buffet de fromages et traiteur gourmand, qui ne désemplit pas. Cent cinquante clients passent chaque jour dans la petite boutique de soixante-dix mètres carrés, et cent de plus l’été. Installé sur cette affaire familiale depuis vingt-sept ans, Stéphane Gardette ne ménage pas sa peine. Cette nuit, il se lèvera à 2h30 comme il le fait trois fois par semaine pour rallier le marché de gros de Clermont. Pour servir des légumes et fruits irréprochables de fraîcheur. « Nos fromages montaient sur la table de l’Elysée au temps de François Mitterrand qui appréciait le saint-nectaire et la fourme d’Ambert. Ils sont aujourd’hui expédiés – frais et sous vide – dans toute la France et au-delà. Les Canadiens commandent aussi du saint-nectaire, les Portugais et les Américains aiment le cantal, la fourme et les chèvres. Parce que tous nos fromages sont affinés au moins deux semaines dans ma cave » argumente Stéphane qui se charge personnellement des cent cinquante colis par an destinés à l’étranger. « Tout se fait par le bouche à oreille. Nous n’avons pas besoin d’internet. Peut-être mon fils s’y mettra, mais moi non ! » La porte sonne et arrive une livraison de cent tommes de chèvre frais – au lait cru-, livrés par Benoît Pache de Saint-Victor-Montivianeix. « Les fromages ne vont pas faire long feu » s’enthousiasme une cliente de cette caverne d’Ali Baba où Stéphane met l’ambiance.

Tout comme son voisin d’en face à La Côte de Boeuf, Alain Goutteratel, trente-neuf ans de métier, n’a pas son pareil pour vous accueillir. Il est à Puy-Guillaume depuis trois ans et sa boucherie semble très prospère si on en juge le très long étal de boucher. Trente-deux pièces de bœuf, veau, porc et agneau issues de filières locales et abattues à Vichy, autant de produits charcutiers dont de célèbres recettes locales comme la saucisse de choux titillent le chaland qui dispose aussi de belles volailles fermières. Pour Alain, les photos de bêtes charolaises primées à Paris ou sur les foires locales signalent au client que « je sais ce qu’elles ont mangé. Pour moi, la qualité, c’est le local qui permet d’établir de vrais contrats. » Sent-il une pénurie de clients avec la crise ? « Je vois un peu moins souvent certaines familles et personnes âgées aux petites retraites, mais je lisse les à-coups de la conjoncture avec une clientèle qui cherche la qualité et qui vient de Vichy, de Thiers ou de Clermont à quarante-cinq kilomètres. Sans oublier les Parisiens du week end qui me demandent de préparer les commandes à l’avance. L’été, je double, voire triple mon chiffre d’affaires avec des résidents secondaires. Avec mes collègues bouchers charcutiers, nous fournissons aussi les écoles, le foyer logement et des restaurants de la région. » Mais Alain n’est pas tranquille pour autant : « Les traditions se perdent : je vends du chapon toute l’année, le bœuf de Pâques ou le veau de Pentecôte ont disparu. A la verrerie, on est passé de huit cents à trois cent-cinquante emplois en dix ans. » S’il vend moins cher qu’en grande surface ses viandes labellisées en charolais, il craint l’appel des bas prix qui attirent dans les villes voisines les clients touchés par la crise. « Pessimiste, Alain ? Oui, il y aura un jour un supermarché ». Ce qui n’effraie pas outre mesure son fils, vingt-huit ans, « ancien ingénieur robotique qui a passé son BTS boucher-charcutier », pour reprendre l’affaire.

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Pour Michel Charasse, « cette dynamique est globale. Les magasins de qualité retiennent les habitants autant que l’emploi, et si la population se maintient, la pyramide des âges montre un rajeunissement. J’ai croisé dans le train le doyen de la faculté de droit de Clermont qui habite à Puy-Guillaume parce qu’il cherchait un village offrant tous les services. »  Sur son bureau à Paris, l’ancien sénateur garde à portée de main Le Prince de Machiavel. « Il faut savoir être intraitable devant ces entreprises de déshumanisation de nos campagnes. Ne pas céder. Se protéger. Les menacer de contrôles sanitaires tous les jours ! » tonne-t-il, la mine gourmande du politique qui aime se battre.

L’ancien ministre du budget a eu le cran de dénoncer les entreprises de grande distribution qui  ont préempté, avec des méthodes douteuses, des pans entiers de notre économie commerciale au motif de sa « rationalisation ». Aucun homme politique, aussi bien président de la République comme Giscard, Chirac ou Sarkozy,  que ministres comme Marie-Lise Lebranchu, Jean-Marie Rausch, Renaud Dutreil, Christian Jacob et bien d’autres, aucun dirigeant de la FNSEA comme Luc Guyau ou Jean-Michel Lemétayer n’ont pu venir à bout des turpitudes d’un secteur qui, pour l’opinion, maltraite les PME et les producteurs. Serge Papin, PD-G de Système U, tente de s’expliquer et d’ouvrir d’autres pistes dans son livre Pour un nouveau pacte alimentaire (Cherche-Midi) mais il est dans les négociations encore solidaire de ses confrères. L’historien qui s’attaquera à ce chapitre de l’américanisation de la France aura des éléments à charge pour établir ce bilan territorial calamiteux.

Les Puy-Guillaumois ont-ils conscience qu’ils ont livré une superbe bataille ? Ils ont refusé à la grande distribution une « rente de situation ». Car le secteur ne s’est pas cantonné aux villes. Il a détricoté les campagnes de leurs équipements commerciaux au titre d’une « modernisation » dont les coûts ne sont pas encore évalués. Seuls quelques îlots ont résisté à la tempête. Non loin de Gergovie, cité gauloise qui repoussait les assauts des légions de Jules César, Puy-Guillaume est sortie victorieuse d’un long combat. La voici symbole d’une France où la politique la plus noble réinvente le territoire.

 

Gilles Fumey

 

Pour en savoir plus : le Point de cette semaine (7 juin 2013)



[1] La grande distribution. Enquête sur une corruption à la française, François-Bourin Editeur, 2005

[2] Plan local d’urbanisme (PLU) qui a remplacé le plan d’occupation des sols (POS) en l’an 2000.

 

 

 

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