Vive l’Écosse libre!

Bien entendu, la formule du titre peut sembler paradoxale car l’Écosse, avec le vote historique de la semaine dernière, n’a pas choisi l’indépendance. Comme le souligne Philippe Pelletier dans son article de la Lettre d’Orion (blogs Libé), les motivations comme les modalités du vote sont ambiguës et méritent d’être interrogées.

Locuteurs du Scots (langue écossaise) lors du recensement de 2011.

Qu’est-ce qu’un peuple? A partir de quoi le définit-on? Doit-il s’agir de critères raciaux, ethniques, linguistiques, historiques ou économiques? Politiques? Culturels? L’idée nationale est certainement l’un des concepts hérités des Lumières qui, pour rationnel qu’il paraisse, n’en a pas moins déchaîné des massacres comme l’Histoire n’en avait jamais vus. L’Europe en a été ensanglantée pendant les deux derniers siècles, avec le « point d’orgue » si l’on peut dire, de la seconde Guerre mondiale. On peut donc rester circonspect à son égard, tout en admettant qu’il puisse avoir une certaine validité.

Dans tous les cas, le vote écossais a été très intéressant, fortement mobilisateur, et les émissions radio et télé qui ont couvert la campagne ont permis de mettre à jour un certain nombre de tendances intéressantes.

Premier point: la culture écossaise est agrégative, c’est à dire qu’elle est capable d’associer à sa marche des personnes issues d’autres horizons culturels et nationaux. Autrement dit, alors qu’on pourrait imaginer une culture écossaise très ethnique, celle-ci a plutôt tendance à faire référence à une communauté symbolique. C’est un fait relativement rare, mais que l’on peut retrouver dans des cas comme la culture maorie en Nouvelle-Zélande.

Second point: la référence européenne est plus pertinente auprès des Écossais que des Anglais. Comme si l’insularité des uns n’était pas celle des autres. A ce titre, on a aussi évoqué The Auld Alliance, cette union entre les royaumes écossais, français et norvégien… contre l’Angleterre. Elle remet aussi à l’honneur les liens entre puissances catholiques, même si la réalité religieuse de l’Écosse contemporaine est bien loin de cette catholicité ancienne.

Troisième point, l’attachement des Écossais à une forme de démocratie sociale qui les ferait pencher plus volontiers vers une République dotée d’un État-Providence authentique, éloigné par conséquent de la politique conservatrice libérale de Londres.

Un joueur de cornemuse (bagpiper)

Et last but not least, l’identité celte, peu évoquée finalement, mais par trop évidente, même si, comme on sait, l’identité celtique est largement un phénomène de recomposition et de réinvention culturelle somme toute assez récente, mais fortement évocateur à la fois pour ceux qui se sentent appartenir à ce vaste ensemble qui va du Portugal aux Highlands, et pour ceux qui en apprécient la teneur. Cela fait certainement cliché, mais les châteaux, les cornemuses et les quilts, le whisky et les moutons, tout cela, en vrac, évoque immédiatement l’Écosse. Et c’est important.

En fait, on a souvent opposé le coeur et la raison pendant la campagne, comme si l’indépendance devait être un choix irrationnel  et aventureux tandis que le fait de rester dans le giron de l’Union était juste une décision raisonnable.

A vrai dire, le Royaume Uni est aussi un ensemble politico-culturel très fort, armé depuis des siècles autour d’une britannicité qui s’est peu à peu affaissée faute d’être expliquée et remotivée ou revivifiée. Les Anglais eux-mêmes apparaissent non comme des oppresseurs, mais plutôt, au contraire, comme les laissés pour compte d’un revival celtique plus puissant que la seule performance économique londonienne.

Jeu d’image, de rêves et lutte d’influence pour contrôler des ressources naturelles, gaz et pétrole, qui conditionnent largement l’avenir économique des îles britanniques. On peut aussi se demander à quel point l’idée selon laquelle ce sont les « locaux » qui devraient profiter de ces ressources est pertinente: car au fond, cela consiste aussi à dire que l’on se moque bien d’appartenir à un ensemble national plus vaste, et cela balaie l’idée de solidarité nationale. C’est une vision somme toute mesquine et assez égoïste de la communauté. Les « indépendantistes » savoyards, ou la Ligue Lombarde prospèrent sur ce genre d’égoïsme. Les Anglais aussi, qui veulent sans arrêt quitter l’Europe sous prétexte qu’ils n’en tirent aucun bénéfice. Il était cocasse de voir défiler ces mêmes politiques en Écosse pour pleurnicher sur le sort de l’Union sans les Écossais, qui tenaient strictement le même raisonnement, mais contre les Anglais!

On se projette donc dans différents ensembles politiques qui ne sont pas tous à la même échelle, du très local au carrément mondial. Et à l’heure où les frontières internes de l’Europe deviennent toute relatives, on se recrée des univers de référence bien délimités pour se rassurer contre un avenir incertain. Dans le même mouvement, la poussée indépendantiste donne des idées à d’autres, notamment les Catalans, ce qui fait du référendum écossais un précédent historique dans un certain « retour des peuples ». Comme le dit Keith Dixon dans Libération, « d’une certaine façon, les indépendantistes ont gagné »…

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