Les lombrics écrasés par la mondialisation

Il était caché dans des pots de fleur venant de Nouvelle-Guinée en 2012. Platydemus manokwan a voyagé comme un clandestin. Sa forme de ver de terre avec ses quelques petits centimètres, sa silhouette aplatie, sa peau gluante, sa couleur olive de Crète et sa jolie bande crème au milieu n’ont pas caché que ce bouffeur d’escargots  n’a pas perdu sa voracité en voyageant. Pire, on a découvert en Europe qu’il raffolait des lombrics.

Quel importance alors ? Pour les agriculteurs ? Ce serait comme demander à Xavier Beulin de défendre les éleveurs ou à Bernard Tapie de présider Emmaüs. Et pourtant ! Beulin qui gouverne le plus important des syndicats agricoles serait bien inspiré de le savoir. Les 140 espèces de lombrics risquent l’extinction. Et si les gros bras de nos campagnes ne s’affolent pas, le Muséum national d’histoire naturelle en appelle à la mobilisation tous les jardiniers contre Platydemus manokwan. Pourquoi ? Parce que sans les lombrics qui sont là depuis 200 millions d’années, nous sommes en pleine catastrophe écologique, selon le ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll qui les saluait ainsi : « Merci, mes camarades ! »

Cette apostrophe est restée gravée dans les tympans de tous ceux qui ont participé à la conférence environnementale sur la transition écologique présidée par le ministre. « Trois tonnes de vers de terre à l’hectare, ça vous remue 280 tonnes de terre » s’était extasié Le Foll. « Pendant ce temps, pas besoin de labourer. » En continuant sur le même registre pédagogique – qui n’a visiblement pas touché les gros bataillons des paysans : « Pas de durée légale, pas de cotisations sociales, pas d’heures supplémentaires : ça travaille tout le temps ! Et quand ils pointent, c’est parce qu’ils font des petites cabanes sur le sol. Parce que, en plus, ils redescendent de la matière organique, donc, ils enrichissent le sol. »

Les lombrics n’en demandaient pas tant. Même s’ils doutent d’être si bien défendus. Car l’agriculture intensive que Stéphane Le Foll ne parvient pas à éradiquer, continue son oeuvre de mort. D’orgueilleux tracteurs qui atteignent 300 CV remuant 300 tonnes de terre à l’hectare, écrabouillent d’autant les lombrics en tassant les sols. Il n’en faut pas plus que dans ces champs de ruines débarque Platydemus manokwan.

Au train où ça va, rien n’y fait. Le médecin de la terre qui creusait des galeries jusqu’à 2 mètres de profondeur n’aèrera plus le sol qui va devenir imperméable. L’eau de pluie ruissellera, les racines étoufferont si elles parviennent à entrer dans le sol. Les excréments des lombrics bourrés de phosphore, de calcium, de zinc, de magnésium ne fertiliseront plus la terre. Sans compter qu’ils manqueront à la pitance protéique des oiseaux, des taupes, des hérissons.

Et voilà comment les lombrics vont nous manquer sérieusement et nos terres s’appauvrir.


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Source de l’article : Le Canard Enchaîné, 10/12/2014

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