Yang Yongliang : la peinture chinoise au risque de l’environnement

Gun Xi, Printemps

Guo Xi, Printemps

L’artiste chinois Yang Yongliang fabrique des paysages qui ressemblent en fait à des portraits-charge de notre société industrielle tardive. En effet, il fusionne la peinture traditionnelle chinoise de paysage, le shanshui, avec des photographies actuelles, en forme de collage numérique. Le résultat est dantesque, car des paysages qui depuis des millénaires étaient synonymes de nature, de solitude et de pureté apparaissent subitement comme minés, rongés voire gangrenés par les méfaits de l’industrie. Presque monochromes, ses œuvres mettent en exergue nos contradictions, nos choix en forme d’impasse, notre consumérisme maladif, consumérisme qui sert de substitut à toute forme d’intériorité.

Ce sont donc toujours de œuvres qui portent à la méditation, mais contrairement aux peintures d’inspiration taoïste, qui permettaient une sorte de fusion entre le spectateur et le paysage observé, ces œuvres cauchemardesques font prendre conscience de la déchirure effrayante entre la culture chinoise traditionnelle, dans son rapport contemplatif à la nature et le communisme d’État qui a totalement bouleversé ce rapport: dorénavant, c’est bien le modèle industrialiste occidental qui a été choisi. On sait que la Chine est devenue l’atelier du monde. Mais à quel prix? Tandis qu’en Europe et dans les vieilles nations industrielles on se plaît à parler de sociétés « post-industrielles », la Chine, elle, subit de plein fouet les conséquences d’une organisation du travail qui installe sur son territoire la production industrielle mondiale. Le travail d’Edward Burtynsky, présenté ici, intitulé Manufactured Landscapes, résume bien la situation: alors que nos sociétés hyper-industrialisées sont en quête de « nature », celles-ci n’en finissent pas de créer des paysages détruits, enlaidis et dénaturés littéralement. Cela pose notre impossibilité radicale à penser la nature autrement que sous l’angle de la perte ou de la dégradation.

Il faudrait écrire une géographie de la laideur, tant l’âge industriel du second vingtième siècle semble n’avoir été capable que d’engendrer des paysages horribles et sans profondeur.

Le plus troublant avec le travail de Yang, c’est que ses productions sont, elles, belles. Elles sont aussi monumentales, les tirages faisant souvent plusieurs mètres. Mais elles ne le sont qu’au premier regard. Ensuite, on comprend ce qui est représenté et c’est l’effroi qui s’empare de nous. Ce double niveau de lecture, entre l’attendu et l’inattendu, ouvre un entre-deux capables de faire prendre conscience.

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  1. Pierre Chabat

    Bonjour Monsieur Brice Gruet,
    Il y aurait-il un RAT dans l’ART ?
    Déjà bien inventée et utilisée par la nature, l’invasion ravageuse d’une seule espèce végétale, éliminant toutes les autres et donc l’harmonie généreuse du lieu, n’a rien d’exceptionnel et de déroutant, sauf peut-être et par exemple quand c’est l’algue verte qui nuit à la baignade. Même très laid (subjectif) et sans profondeur géographique (mais largement économique), ce qui qualifie un paysage n’est il pas l’harmonie qui s’en dégage. Celles de l’empilement de « boites à chaussures » ou l’organisation idyllique d’un jardin sont intrinsèquement à mon sens du même ordre et inspirent des impressions et sentiments certes différents mais tout aussi spontanés et sincères l’un que l’autre. Cela n’échappe pas à l’artiste en recherche d’originalité et l’on ne peut raisonnablement pas séparer le «beau » de Caravage et le « laid » de Yang Yongliang sans porter un jugement de valeur quand au gout que leur retranscriptions suscitent. Les « portraits-charge » ne sont-ils pas ce qui motive la création artistique plus que le simple descriptif, et n’est-ce pas cette notion que l’on retrouve dans l’expression des esprits chez Beethoven ou celle des monstres dans maintes peintures murales urbaines. La « fusion entre le spectateur et le paysage observé » existe toujours relativement à un mode de vie, à une époque et à une structure mentale. Si « le modèle industrialiste occidental» est source d’inspiration artistique, cela n’est pas pour nous contraindre à le perpétuer, le promouvoir, ou le rejeter, mais simplement pour témoigner de sa réalité, c’est ensuite conséquemment à cette observation que viennent nos réactions et sentiments mais qui échappent totalement à l’objectivité de cette expression.
    En « mode pacifique », la peur, l’effroi, le frisson, la répulsion, tout autant que l’attirance, l’engouement et l’émotion sentimentale sont des notions issue de l’Art et réciproquement.
    C’est en ce sens que l’on ne peut condamner les unes sens l’autre, ce qui reviendrait à les détruire et à rompre définitivement le lien de l’imaginaire et du réel, en risquant alors de vraiment nous conduire à une véritable impasse, celle de nous noyer dans l’horrible et la gangrène.
    Bien cordialement
    Pierre Chabat

    Publié le 31 janvier 2017 à 11:01
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